Le Cri de la Virgule

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L’ange de la vengeance : Abel Ferrara

paquita | 10 mars 2010

angeL’ange de la vengeance (Ms.45 en anglais) est un film au climat hypnotique et envoûtant. Il représente bien plus qu’un simple film de genre, ici sous-genre du “film d’autodéfense”. Sorti sur les écrans en 1982, le troisième long-métrage d’Abel Ferrara, cinéaste indépendant et underground, est une de ces pépites que seul le cinéma américain peut produire. Viscéral et singulier au coeur même de la contre-culture, il se détache par une esthétique évoquant celle de Taxi Driver ou Permanent Vacation (les couleurs, la mythologie de la ville, la codification des personnages) et par l’originalité du scénario (une jeune-fille violée qui met en oeuvre sa propre vendetta). On y trouve de la violence certes, mais surtout une vengeance qui ne dit pas son nom (l’héroïne est muette) vue et mise en scène par le prisme paranoïaque de cet ange exterminateur, dont la destinée mortelle s’inscrit jusque dans le prénom…

Au commencement est une belle et pure jeune-fille qui travaille dans la confection à Manhatan, dans le comté de New York. Sa fragilité et sa candeur la font avancer dans le monde avec une sorte d’hébétude, de somnanbulisme, qui annoncent le drame : Thana (abréviation de Thanatos) sera violée deux fois le même jour. Une première fois par un homme armé et masqué, derrière lequel se cache Abel Ferrara, sous le pseudonyme de Jimmy Laine. Le viol se déroule dans le lieu le plus glauque de l’immeuble de Thana, un local à poubelles, à ciel ouvert, associant immédiatement l’agression à la saleté, cette saleté qu’il faudra “nettoyer”. L’inconnu s’enfuit. Traumatisée, elle regagne péniblement son appartement pour y trouver un cambrioleur qui, profitant de son mutisme et de sa terreur, la violera à son tour. Mais Thana a de la ressource. Elle lui assène plusieurs coups sur la tête avec une pomme de verre rouge, symbole du fruit défendu et couleur récurrente dans le film, ici détourné pour l’auto-défense. Elle achève ensuite son agresseur à coups de fer-à-repasser, initialement son outil de “travail” qu’elle troquera pour une arme à feu. Enfin, elle le découpe en morceaux, qu’elle conservera “au frais” dans des sacs poubelle, moins par soucis de dissimuler son forfait que par calcul. Car elle les disséminera au hasard des rues, marquant ainsi son désir de se débarasser du viol en se débarrassant de ce qui reste de l’homme : quelques morceaux de viande froide.

Ce qui est frappant chez l’héroïne, c’est le changement paradoxalement salvateur qui la pousse ainsi à sortir d’elle-même, révélant une nature beaucoup moins angélique qu’elle nous apparaissait au début. Les viols l’ont traumatisées, mais au lieu de rester prostrée chez elle, Thana abandonne la passivité et devient actrice de son destin, avec pour moteur une vengeance dirigée contre le genre masculin, perçu comme agresseur potentiel et implicitement, constitutionnel. Armée du pistolet du second violeur, Thana n’aura désormais de cesse d’arpenter les ruelles sombres la nuit, traquant celui ou ceux qui se prendront dans les filins de sa toile. C’est tout naturellement qu’on la suit dans ses pérégrinations, dans cette quête sanglante qui accomplira la transformation d’une jeune fille innocente, en vengeresse implacable. L’ange de la vengeance n’est pourtant pas que le film “d’une femme qui a des comptes à régler avec les hommes”. C’est aussi et surtout un prétexte pour mettre en images le processus d’une paranoïa féminine, révélée par une double agression sexuelle. C’est ce cheminement interne, cette métamorphose qui est au coeur du film, et qui fait réellement violence. Car le monde de Thana, celui qu’elle se construit, est une amplification démesurée des dangers du monde réel, que par ailleurs elle provoque. Une des scènes les plus signifiantes de cette paranoïa est celle où, grimée en nonne défroquée, l’héroïne s’imagine face au miroir encerclée par des agresseurs multiples, qu’elle dégomme consciencieusement, un par un. A cet instant précis, le jeu de l’actrice est saisissant. Elle semble avoir totalement oublié la caméra et dans une sorte de mise en abyme de son propre rôle, joue à l’ange exterminateur, comme une petite-fille le ferait devant la glace. Tout cela n’est pas vraiment réel…

Ms. 45 permet donc au cinéaste de laisser libre-court à la pulsion scopique qui l’anime (et peut-être un désir secret d’émasculation) comme elle anime tout-un-chacun, pulsion satisfaite par la triple violence que déploie son récit : violence corporelle, psychologique et formelle. Enfin, l’interprétation de Zoé Lund est remarquable, toute en finesse, car elle ne se laisse jamais enfermer dans son étrange beauté; beauté qu’elle détourne sous les traits de Thana, à des fins vengeresses. Prématurément décédée en 1999, Zoé Lund co-écrivit le scénario de Bad Lieutenant (1992) autre pépite vertigineuse d’Abel Ferrara. Elle y incarne une toxicomane, état qu’elle connaissait bien pour être le sien dans la vie… L’ange de la vengeance est un film complexe, aux ressorts parfois inattendus, qui ouvre de nombreuses pistes à l’interprétation.

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Abel Ferrara, Zoé Lund
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Control : beautés et dangers du biographique

paquita | 21 février 2010

controlOk, je suis fan de Joy Division. Ce n’est cependant pas une raison pour avaler tout et n’importe quoi, dans l’espoir de ressusciter le cadavre… Bon, Control, ça n’est pas n’importe quoi et pour cause. L’exercice fut hautement périlleux : adapter au cinéma le récit de la vie d’un chanteur de rock mort à 24 ans, conjointement à la naissance d’un groupe qui deviendra culte et intronisera du même coup un genre à part entière : la Cold Wave.

Comme beaucoup d’étoiles filantes, le destin de Ian Curtis, l’opacité du personnage, fascinent. On peut d’ailleurs supposer qu’il demeurait un large mystère pour lui-même. Jusqu’ici, on sera d’accord avec l’interprétation filmique. Malheureusement, elle n’échappe pas à ce qu’il peut y avoir de plus déplaisant dans ce type d’exercice : un excès de pathos. Cet excès ne concerne pas l’intégralité du film, mais ce dernier commence à s’enliser disons, peu après le milieu du récit. Certes, on peut arguer que cet enlisement de la narration ne fait que mimer l’enlisement moral et psychologique du “personnage Ian Curtis”, héros romantique des années Thatcher. Néanmoins, je crois que l’erreur fatale du scénario fut de montrer tout ce qui précède le suicide, de faire monter la pression jusqu’à son paroxysme, le dégoût de Ian pour lui-même et les autres, jusqu’à ne plus entrevoir qu’une solution pour en finir avec la souffrance (l’épilepsie, le déchirement affectif et la notoriété devenus ingérables). C’est là que je m’interroge : faut-il exhiber à ce point la douleur psychique d’un individu, en suivre pas à pas la progression insoutenable et inéluctable de son délabrement ? N’est-ce pas une manière de violer la mémoire du suicidé, une appropriation voyeuse du mythe, jusque dans le moment le plus intime et tragique de son existence ? Enfin, est-il pertinent, du point de vue cinématographique, d’exhiber toute la “mécanique” du suicide ? A l’image du “son Joy Division”, exprimant avec froideur une intériorité sombre mais riche, j’aurais préféré un peu plus de sobriété, un voile de pudeur sur ces derniers instants. Je n’imagine même pas le martyre de l’acteur, excellent au demeurant. Autre problème majeur : le scénario s’inspire énormément du récit de Deborah Curtis, ex-femme de Ian. Cette biographie partisane, publiée de longue date chez le mythique éditeur Camion Blanc, est celui d’une femme bafouée, persuadée que la faute extra-conjugale de son mari fut initiée par sa maîtresse (journaliste belge), ce dont on peut fortement douter si l’on tient compte de l’extrême fragilité émotionnelle du chanteur. Au delà d’une forme de réparation économique et le rétablissement d’une vérité toute personnelle, la rancœur est et restera semble-t-il, la motivation principale de la veuve.

Pour en finir avec ce film douloureux, revenons tout de même sur ces aspects positifs, sur les choix artistiques d’Anton Corbijn. Proche de Ian Curtis et photographe de Joy Division (entre autres) son noir et blanc sublime l’esthétique du décor Manchesterien et accentue la tragédie à venir. On reconnait le savoir-faire du photographe dans le choix du cadrage, de la composition des plans, dans la maîtrise de la lumière. Autre point fort avec la bande-son, spécialement enregistrée pour l’occasion, étonnament fidèle. L’interprétation des acteurs et la restitution du climat général de l’époque sont tout à fait crédibles : fin du punk, chômage, grande créativité musicale des enfants du prolétariat. Le film aurait juste gagné en élégance à persévérer dans les contrastes émotionnels, au lieu de plonger dans l’horreur de la dépression. Pour faire un mauvais jeu de mots, Control a quelque peu “perdu le contrôle”…
Il reste pourtant un film à voir, à apprécier pour ce qu’il a osé, qu’on soit fan ou pas.

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Cinéma, Musique
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Control, Ian Curtis, Joy Division
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Gabrielle Wittkop : celle qui sentait le souffre

paquita | 1 février 2010

L’art a le droit de s’engager dans le royaume de nos pensées les plus secrètes… C’est son privilège. Walerian Borowczyk

Née en 1920, on pourrait dire de Gabrielle Wittkop qu’elle fût un peu le “maillon manquant” au féminin, d’une gabilittérature dite de la transgression. C’est d’ailleurs à ce type de critère (écrivain souterrain, quasi-invisible du grand public) que l’on reconnait la plupart du temps, une œuvre originale et pérenne. Héritière du décadentisme et de la cruauté, solidement plantée entre les piliers de l’histoire littéraire que sont Huysmans et Sade, cette auteure sulfureuse au style classique mais nullement moribond, maniait avec brio une langue précise et brûlante, toujours exigeante. Ces fictions empruntaient souvent la forme du journal, le mode de la confession soudain exhibée. Ainsi c’est à un voyage initiatique que nous vous invitons, sur les terres grisantes de Gabrielle, à la lumière ténébreuse de deux de ces romans : Le nécrophile (1972) premier roman et “coup de maître” paru chez Régine Desforges et La marchande d’enfants (2003) publication posthume.

Comme l’annonce Le Nécrophile, la mort et la sexualité seront omniprésents dans les textes de “La Wittkop”. Essayer necrophiled’imaginer le scandale que cette thématique morbide, pensée et élaborée par une femme a pu provoquer au début des années 70, est une gageure. On tentera simplement d’esquisser un croquis de ce texte somptueux, sans en dévoiler les arcanes majeures : un homme raconte à travers son journal intime sa préférence contre-nature pour la nécrophilie, terme qu’il ne s’attribuera que tardivement dans le récit. Antiquaire de profession, il nous fait pénétrer dans un univers mental ou les codes sociaux et la raison sont continuellement transgressés, où les goûts et les dégoûts s’inversent, où le plaisir se prend sans l’accord de l’autre-muet, dans l’angoisse et dans la honte. Le journal intime lui permet de se livrer “corps et âme” avec une candeur plus monstrueuse que l’acte lui-même, et de projeter à la face du lecteur absent (car le journal ne s’adresse qu’à soi-même) cette passion déliquescente qui le dévore, car les cadavres ne “durent” pas. Et cependant, la répétition de ces pratiques secrètes semble conférer une forme d’immortalité au geste nécrophile, une addiction même.

L’immense foule endeuillée se pressait dans les allées, parmi des gloires de chrysanthèmes et l’air avait la saveur amère, enivrante de l’amour. Eros et Thanatos. Tous ces sexes sous la terre, y pense-t-on jamais ?

Cette attraction malsaine trouvera quelque explication dans la mémoire du narrateur, faisant de la mort sa madeleine, et de son journal, un “pur” fragment de poésie noire.

La marchande d’enfants sent bon le XVIII ème siècle et le roman par lettres. Il semble que Gabrielle Wittkop marchande_enfantsavait décidé d’explorer et de repousser jusqu’au bout, et du genre et de sa vie, les limites de l’indécence. Les limites de ce qu’une femme peut se permettre d’écrire, ce dont il faut lui rendre grâce. Nous sommes à la veille de la révolution française. Une femme raconte et conseille à une amie et “consoeur”, comment elle doit s’y prendre pour faire tourner son “commerce”. On aura compris par le titre, de quel type de commerce il s’agit. Moins angoissé car moins introspectif que Le nécrophile, ce roman historiquement informé, plonge le lecteur dans un voyeurisme délicieusement coupable. Il pose lui aussi la question de la norme sexuelle, de l’hypocrisie généralisée d’un siècle dans lequel le raffinement et la barbarie faisaient “bon ménage”. On peut parler de texte politique, au sens moral de ce que l’on nomme aujourd’hui le “politiquement correct” et au sens idéologique, l’humanisme censé fonder l’esprit de la révolution, révélant paradoxalement son côté obscur.

Je me souviens avoir assisté, il n’y a pas si longtemps, à l’abominable spectacle du char à Pataclin où l’on entassait putes et maquerelles menées à Bicêtre, sous les huées d’une populace qui, n’en doutons pas, se ruait derechef vers ses taudis pour y copuler à la manière des verrats.

Ce qui est frappant et qui relie ces textes, c’est la force avec laquelle la voix des personnages s’incarne, la puissance avec laquelle leurs discours s’animent. Il faut avoir une longue expérience de la vie et une fine connaissance du coeur humain pour parvenir à un tel degré de compréhension interne, doublée d’une remarquable intelligence du texte. Il y a fort à parier qu’à travers ses personnages de paria, G. W. déploya ce que nulle autre femme auparavant n’avait osé : l’envers le plus cruel, le plus odieux, le plus amoral de la figure humaine. Pour les lecteurs assidus de Gabrielle Wittkop, l’écrivaine demeurera l’Erzsébet Bathory de la littérature, un peu vampire et beaucoup écrivain.

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anticonformisme, Gabrielle Wittkop, Littérature
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Yûkoku, rites d’amour et de mort : Yukio Mishima

paquita | 11 janvier 2010

Un article plus synthétique est paru dans le numéro 86 de Montrouge Magazine.

yukokuFaut-il encore présenter le sulfureux Mishima ?  Kimitake Hiraoka (1925-1970)  de son vrai nom, se révéla au grand public avec un roman décadent : “Confessions d’un masque” (1947). Le personnage principal, double de Kimitake, tente d’y mettre à nu les désirs contradictoires qui l’animent, entre passion charnelle homosexuelle et rigidité de l’èthos samouraï. Outre le champ littéraire (romans, nouvelles, essais, theâtre) Mishima investit aussi celui de la photographie . Dans “Ba-ra-kei : Ordeal by Roses” Mishima se met en scène, photographié par Eikoh Hosoe.  Fasciné par le martyre de Saint-Sébastien, l’écrivain y incarne les prémisses de l’esthétique gay : hypervalorisation de la musculature masculine, vitalité de la jeunesse magnifiée par la souffrance, désir de mort. Ces préoccupations érotico-existentielles ne sont pas sans évoquer celles du Japon contemporain, révélées par le travail de nombreux artistes, comme celui du photographe Nobuyoshi Araki par exemple, adepte du bondage et obsédé par le temps. Mishima l’homme de lettres fut aussi acteur, notamment pour Yasuzo Masumura dans “Le gars des vents froids” et l’on adapta nombre de ses fictions au cinéma.

L’ édition DVD de Yûkoku (1965) court-métrage sorti en France sous le titre de Rites d’amour et de mort (1966)  offre l’opportunité de découvrir l’unique film de l’écrivain japonais le plus fascinant du XXème siècle - tant par le caractère transgressif de son œuvre, que par l’orchestration de sa propre fin. Ce coffret comprend un recueil de textes intitulé “Patriotisme et autres nouvelles”, un beau livret introductif,  ainsi qu’un  DVD contenant le film et une interview inédite de 1966 réalisée par le journaliste français Jean-Claude Courdy.  L’édition inespérée de ce coffret est aussi l’occasion de lire ou relire sa nouvelle intitulée “Patriotisme” (yûkoku en japonais) qu’il réécrivit pour l’adapter au médium cinéma, aventure artistique dont il assuma une partie du financement, les choix techniques, esthétiques et le rôle principal. Un rôle écrit “sur-mesure”…

L’action se situe autour des années 30. Un jeune colonel et sa femme, tous deux issus de familles samouraï, voient leur amour idéal mis à mal par un coup d’état (l’historique est le point de départ de la fiction). Perpétré par les compagnons d’armes du colonel, il confronte ce dernier à une situation éthiquement insoluble : l’impossibilité de choisir un camp entre celui de ses compagnons dissidents et celui de l’empereur. Pour rester loyal envers les uns et les autres, il n’a d’autre alternative que celle du “seppuku” (hara-kiri). Dans Yûkoku, on filme en cinq actes et en noir et blanc, le “petit théâtre” d’un couple en sa demeure. Le décor est minimaliste, épuré, à l’image d’une scène de théâtre nô, comme le souhaitait Mishima. Il accentue la solennité des personnages et cristallise l’attention du spectateur sur l’esthétique d’un espace déjà vide, et des deux personnages principaux qui l’animent pour la dernière fois. Il n’y a pas de dialogues mais l’équivalent des cartons au cinéma muet, sous forme de rouleaux. Calligraphiés par Mishima lui-même, en japonais, anglais et français, ils annoncent la scène à venir. L’opéra classique “Tristen und Isold”,  remplace les percussions qui accompagnent traditionnellement les pièces au théâtre nô. Il comble le mutisme des personnages, comme si aucun mot prononcé ne savait dire l’accablement mais aussi l’héroïsme qui les travaillent. Cet accompagnement sonore s’accorde donc parfaitement au destin funeste qui se noue, évoquant une certaine tradition du roman courtois.

Puisqu’il n’y a pas de dialogues, toute la tension repose sur le mime, la gestuelle des acteurs, la précision des postures, le temps qui les règlent. En dehors des regards quasi expressionnistes, les visages sont relativement inexpressifs. Les bouches demeurant hermétiquement closes, c’est le corps qui parle et qui fait “signe”. Le silence oppressant, qui par intermittence accompagne les gestes, exacerbe ce rôle de “signe”.  En outre, la pièce dans laquelle se déroule toute l’action, est ornée de kanjis, rappelant aux personnages et aux spectateurs la devise de ses habitants : “sincérité absolue”. Cette valeur morale qu’englobe l’honnêteté, imprègne la demeure et oriente la destinée de ceux qui l’habitent. On se trouve totalement immergé dans ce que Roland Barthes nommait à juste titre, “L’Empire des signes”. Bien que le seppuku soit acté par l’homme, c’est la femme qui est au centre de tout, qui traverse et enveloppe l’action. C’est sur elle que s’ouvre le film (elle qui symboliquement écrit, qui tient le pinceau) et sur elle qu’il se referme. C’est la femme qui organise, assiste et aide au bon déroulement du suicide de son mari, avant de se donner elle-même la mort. C’est dans cet intervalle funèbre, exaltant leurs émotions et leurs sens, qu’ils s’aiment une dernière fois. Bien qu’il soit celui par lequel la mort survient, l’homme n’est finalement que le point culminant de la souffrance par éventration.

Comparativement au texte, le film donne naturellement “à voir” l’esthétique d’un rituel lourd de sens. C’est l’image en mouvement, la pureté des lignes, c’est le “voir” qui importe. Au contraire dans la nouvelle, Mishima donne “à sentir” cet accouplement mythique entre Eros et Thanatos. On peut donc considérer, au delà d’une simple complémentarité, deux visions distinctes menant à deux manières de raconter une même histoire, deux œuvres. Enfin c’est aussi une répétition du suicide spectaculaire de l’écrivain, geste ultime qui résonne comme un achèvement artistique, le point final d’un démiurge.

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adaptation, court-métrage, Mishima, Montrouge Magazine
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Harold et Maude : l’amour tabou

paquita | 11 décembre 2009

harold_maude2

Un très jeune homme peut-il tomber amoureux d’une vieille dame ? Si “bien conservée” soit-elle… A cette question qui pourrait paraître incongrue, “Harold et Maude” répond d’une manière étonnamment fraîche et poétique. Mais le film interroge aussi et surtout les notions de norme, d’identité, de liberté qui travaillent tout un chacun. La subversion ne se situe donc pas au plan des images que le scénario peut produire (l’intimité qui se noue, la séduction qui opère, la sexualité “non-conforme” qui en résulte). Elle se situe au plan des conventions que l’histoire met à mal, elle remet en question la légitimité de la morale générale. Réalisé par Hal Ashby et sorti en 1972, ce film tendre et atypique “n’a pas pris une ride”.

Harold, jeune homme “bien-né” en conflit avec sa mère, est hanté par la mort. Il passe le plus clair de son temps à élaborer des mises en scènes macabres, visant précisément à provoquer sa génitrice. Mais les réactions de cette dernière, femme artificielle et mondaine, ne font que l’encourager dans la répétition de ses suicides maquillés et spectaculaires. Fasciné par la mort et son décorum, sans pour autant s’en expliquer les raisons profondes, Harold partage son temps entre les enterrements auxquels il assiste assidument et ses rendez-vous stériles avec un psychanalyste. Un jour, une vieille femme l’accoste lors d’une messe funèbre. Extravagante et pleine de vie, Maude incarne l’exact contraire d’Harold, sombre et malheureux. Pourtant, Harold n’est pas dénué d’excentricité, ce qui n’échappe pas à Maude. Lorsqu’ Harold ne se déplace qu’en corbillard, Maude s’ingénie à “emprunter” tout véhicule qui se présente à elle (moto comprise). C’est au cours d’une de ces virées rocambolesques que Maude invite son nouvel ami chez elle, sorte de caverne d’Ali Baba emplie d’œuvres d’art (Maude est modèle) d’instruments de musique (Maude est musicienne) d’inventions étonnantes (Maude créé) et de souvenirs (Maude est riche de ses 80 ans). Maude sera donc l’initiatrice d’Harold. Un des temps fort du film, titille l’idée qu’une femme de cet âge peut avoir de l’attrait, en avoir conscience, et en jouer pour séduire, tout comme une jeune femme serait légitime et même encouragée à le faire : “Allez-y, explorez, touchez, palpez” enjoint-elle malicieusement le jeune-homme, en lui présentant une imposante  sculpture de bois, dont la forme ne laisse aucun doute. Bien des scènes mériteraient qu’on en fasse l’éloge, car le sujet si délicat soit-il, laisse une large place au rire et à la jubilation.  La sincérité de cette histoire d’amour qui transgresse la barrière des générations, révèle l’hypocrisie de l’entourage d’Harold, qu’elle tourne en ridicule  : une mère écervelée incapable d’affection, un psychanalyste qui passe à côté du vrai problème, un prêtre “congestionné” à l’évocation d’une sexualité qui lui échappe à double titre.

Pour finir, Maude fera prendre conscience à Harold que la vie vaut la peine d’être vécue (on aperçoit brièvement à l’intérieur de son poignet, un numéro tatoué). Symboliquement, la transmission des valeurs ayant échoué du côté de la mère, c’est l’amante qui prend le relais. En bravant ensemble les petits interdits du quotidien jusqu’au tabou ultime, al_ashbyl’épanouissement d’Harold viendra illuminer les derniers jours de Maude et Maude permettra à Harold de trouver en lui-même, un sens à sa vie.  Enfin, il faut saluer les prestations exceptionnelles de Ruth Gordon aujourd’hui décédée, de Bud Cort son partenaire, ainsi que le talent du réalisateur également disparu, qui su mener ce récit original à son terme, en apportant un soin particulier à la composition des images. “Harold et Maude” est et demeurera un film important.

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Al Ashby, comédie dramatique, Harold et Maude
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Diamanda Galas & Gitane Demone : divas de l’ombre

paquita | 29 novembre 2009

Article paru dans le n° 85 de Montrouge Magazine

Toutes deux natives des Etats-Unis, Diamanda Galas et Gitane Demone officient dans des registres musicaux voisins, déployant des univers sombres et très personnels.

sporting_life Diamanda Galas, personnage hautement charismatique est contemporaine de la scène No-Wave new-yorkaise (1977-1983) mais revendique, contrairement à Lydia Lunch, une solide formation musicale : chant lyrique et piano. Dotée de 4 octaves et fervente lectrice d’Antonin Artaud, elle fera sien le concept du «Théâtre et son double ». La brune étincelante déclame ses textes allant parfois jusqu’au hurlement, en martelant les touches de son piano lors de performances extatiques. Les thèmes de ses concept-albums ne sont pas le fruit du hasard mais celui d’une véritable érudition : la maladie, l’amour et dernièrement le génocide arménien, lui inspirent des pièces musicales poignantes. « Sporting life » (1994) élaboré avec John Paul Jones - bassiste et claviériste de Led Zeppelin - est son album le plus rock et le plus accessible. On la considère généralement comme une artiste d’avant-garde.

facetsofblue3Issue de la scène punk/new-wave et néanmoins très influencée par le jazz et le blues, Gitane Demone participera à l’avènement de la scène Death-Rock (1980) comme chanteuse et claviériste du mythique groupe « Christian Death ». Après une dizaine d’album avec le groupe qui connaîtra diverses formations, elle collabore entre autres avec le chanteur Rozz Williams à des projets parallèles. Expurgé du son rock, « Dream Home Heartache » (1995) est un album romantique et mature. Il marque un tournant dans la carrière musicale des deux complices, et révèle une sensibilité à fleur de peau. Dès 1989, Gitane entame une carrière solo qui la mènera à Amsterdam où elle poursuivra une carrière de chanteuse de jazz. Sur l’album « Facets of blue » elle reprend des standards tels que « Love for sale » de Cole Porter et interprète des titres plus personnels comme « Incendiary Lover », mêlant harmonieusement jazz, rock et expériences électroniques.

Artistes aux voix exceptionnelles, leurs musiques demeurent relativement confidentielles. On espère que ces divas de l’ombre vous séduirons !

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Diamanda Galas, diva, Gitane Demone, Montrouge Magazine
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Lettre morte - Linda Lê

paquita | 20 octobre 2009

L'ange de la mort (détail) - Odilon Redon

Paru en 1999, “Lettre morte” se présente comme un récit fictif. Qu’il trouve sa source dans le biographique de l’auteure, n’importe que dans la mesure où il donne un ton, une profondeur au récit, que seule l’authenticité de l’expérience vécue peut apporter. Ici c’est donc la mort qui donne la vie, la mort d’un père qui donne naissance au roman. Ce roman est la réponse posthume que la narratrice adresse au père qu’elle a laissé mourir dans la solitude. Cette “lettre morte” sait qu’elle arrive trop tard, mais tente néanmoins de restituer la mémoire des événements qui l’ont précédée. Cet appel déchirant ne sombre pas complètement dans le silence et l’oubli. Il s’adresse à Sirius, l’ami, le confident, l’étoile qui brille dans les ténèbres de la culpabilité et les égarements de la folie. Il est celui qui ne s’exprime pas directement, mais dont les paroles raisonnables sont rapportées au cours du récit, comme autant de lanternes éclairant la nuit. A défaut de s’adresser au mort qui ne cesse de la hanter, elle s’adresse donc à Sirius sur ce ton un peu solennel qui évoque la poésie antique. Pour autant le récit n’en est pas alourdi, au contraire. Ce monologue parfois un peu théâtral, confère à la violence des émotions ressenties une certaine douceur, une fluidité lyrique qui transcende la douleur. C’est bien le remord qui est à l’origine de ce récit, qui le travaille et fait travailler la mémoire de celle qui raconte son père vieillissant au Vietnam, tandis qu’à Paris, elle, court après l’amour du funeste Morgue et de la “gloire littéraire”. Cette culpabilité de n’avoir pas été présente le jour de sa mort, fait resurgir les souvenirs de l’enfance au pays natal, la bienveillance du père mais aussi sa déchéance conjugale, son alcolisme, l’absence de la mère, l’omniprésence d’un oncle fou. Aux nombreuses lettres que ce père dévoué adresse à sa fille exilée, parviennent des réponses irrégulières, distraites par l’agitation occidentale. Petit-à-petit, l’amour perdu du père se superpose à l’amour inexistant de l’amant. Le père écrit à sa fille qui ne répond pas. La fille écrit à l’amant qui ne répond pas. Il est question de relations épistolaires manquées. Chacun court après l’insaisissable enfant, l’inssaisissable amant, et in fine, après le temps perdu. Sombre, introspectif, ce récit n’en demeure pas moins un pur cristal de poésie et parvient à trouver une issue lumineuse à cette  impossible quête du pardon.

linda_le3Linda Lê est l’auteur de dix-huit livres avec dernièrement ”In memoriam” (2007). Elle a également écrit trois chansons pour Jacques Dutronc, figurant sur l’album “brèves rencontres” (1995).

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Retour sur “Crève-coeur” de Daniel Darc

paquita | 3 juin 2009

On vient à une chanson pour la musique. On y reste pour le texte.
Alain Bashung

Sorti en 2004, “Crève-cœur” est un album qui porte bien son nom. Ce qui frappe de prime abord, c’est la maturité qui s’en dégage, que ce soit dans les mélodies, les arrangements, le texte ou son interprétation. Sobriété, émotion, retenue, sont les mots qui viennent de suite à l’esprit. Dès la première chanson, “La pluie qui tombe”, une voix de velours nous invite à entrer dans un univers singulier, un climat poétique où mélancolie et espoir se répondent en écho. Sur “Un peu c’est tout” une flûte aérienne vient alléger un texte qui ne l’est pas, bien au contraire. On retrouve dans chaque morceau cette petite musique de l’enfance. Elle vient rééquilibrer ce qui pourrait sombrer dans la noirceur et insuffle la candeur nécessaire à la distance. Pathos et cynisme sont bannis de cet univers romantique et moderne.  Au fil de cette plongée sonore, la simplicité touchante des textes révèle toute l’étendue de leurs sens. Ces derniers, au nombre de douze, se tiennent toujours à la frontière de la mélancolie et de l’espérance douce-amère. “Psaume 23″, texte emprunté à la bible, est magnifiquement interprété et mit en musique. Il vient clore cette longue prière de chansons poignantes, dans une illumination finale. Daniel Darc est très croyant : “Plus on croit et plus on doute” dit-il. De fait, ses textes sont traversés par des préocupations existentielles et des motifs religieux :

“Pardonnez nos enfances, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont enfantés” glisse-t-il dans “Un peu c’est tout”.

La voix de Daniel Darc est profonde, chaleureuse. Son timbre, son élocution tranquille, nous racontent les errances, les abus, la quête, le poids d’un vécu et l’importance de nommer ce qui anime encore ce survivant : “Je ne regrette pas d’avoir pris de l’héroïne” confie l’ex Taxi Girl. Son visage, marqué mais serein, en témoigne. Il existe une harmonie triangulaire entre l’auteur, son expérience de la vie et l’intime de ces créations. La vie nourrit l’œuvre et inversement. C’est pour cette raison que “Crève-cœur” porte si bien son nom : il vous prend au cœur et ne vous lâche plus.

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L’amour avec Gitane Demone : Oups ! “it’s dirty, dirty”…

paquita | 15 avril 2009

Voir Gitane Demone sur scène, c’est  l’occasion inespérée de communier avec une artiste extrêmement généreuse. Plus que de partage, c’est bien du “don de soi” qu’il convient de parler ici. Ce concert du lundi 31 mars 2009 organisé par Lionel qu’on remerciera au passage, s’est déroulé au Klub à Paris. La salle est petite, la scène exigüe mais propice à ces échanges riches en émotions.

Cependant, un bref rappel de la carrière de l’artiste s’impose. Car Gitane Demone a occupé une place de choix au sein du mythique groupe Christian Death comme chanteuse et claviériste. Au tout début des années 80, Christian Death inaugura aux Etats-Unis ce que l’on nomme le Gothic Rock, également baptisé Death Rock. Le groupe et ses membres sont des piliers du genre, des références et désormais des inspirateurs. Héritiers du punk et du romantisme noir, les thèmes explorés dans les textes de feu Rozz Williams “punk monté sur talons aiguilles” revisitent le déchirement existentiel de cette nouvelle fin-de-siècle : amour/haine, norme/inversion, vie/mort ou encore Dieu et la notion de péché. Une théâtralité exacerbée se manifeste au plan textuel, musical et scénique. Pratiquement tous les membres du groupe ont évolué en solo ou contribué à de nombreux autres projets, que ce soit par des collaborations internes ou externes au groupe. On retiendra en particulier le sublime album  “Dream Home Heartache” (1995) conçu par Rozz & Gitane.

Gitane Demone. Un nom qui interpelle, qui nous raconte déjà une histoire. Il évoque la bohème, les routes, cette musique un peu sauvage des gens du voyage et leur vitalité, mais aussi la “malédiction” qui pèse sur ce peuple, un héritage que cette “gitane démoniaque” fait sien dans son nom même. Un peu sorcière donc. En témoignent les quatre yeux dont la chanteuse s’est dotée ce soir là, créant un effet d’étrangeté scénique très réussit. Paupières ouvertes, paupières fermées, son regard ne vous lâche pas. Gitane ne cherche pas l’approbation mais convoque véritablement l’émotion du public. Cette voix puissante est chargée d’autres héritages, musicaux ceux-là et bien réels. Ceux de Billie Holiday et Janis Joplin, autrement dit des très respectables écoles du blues et du jazz. Gitane est de ceux, trop rares, qui savent se transcender par le chant et transmettre leurs émotions avec courage. La complexité humaine prend corps dans sa voix pour s’offrir au public. Il est impossible de demeurer insensible à la sincérité de Gitane, quand bien même la justesse de ton n’y serait pas toujours. Ce n’est pas ce qu’on lui demande, ce n’est pas ce qu’elle donne.

Gitane apparait donc sur scène, souriante, visiblement heureuse d’être là. Elle est lookée à la Christian Death, en momie ensanglantée, évoquant l’iconographie de “Catastrophe Ballet”. Je remarque un tatouage en français sur son bras, avec une charmante faute d’orthographe, “L’amour éternelle”. Je pense à celui de Rozz, “Je t’aime”. Ce lien d’encre entre les deux amis, dernière trace par delà la séparation ultime de la mort m’émeut profondément. Bien que la chanteuse se produise ce jour-là sous son nom d’artiste, elle vient également pour présenter son nouveau groupe, The Crystelles, dont la batteuse n’est autre que sa propre fille, Zara. Sont également présents un bassiste et un guitariste. Gitane est une vieille routarde du rock et de la scène. Le concert débute à peine, lorsque l’infortuné bassiste casse sa corde. En grande professionnelle, Gitane n’hésite pas à imrpoviser, elle chantera “a capella” et ce à deux reprises, remplissant le vide et comblant l’attente d’un public fervent. Tout le charme du live et de ces contingences : Rock’n'roll ! Je suis si près du groupe que je peux sentir leur tension nerveuse et jusqu’à l’odeur qu’ils dégagent. A n’en pas douter, ce qui anime Gitane éclate ici et maintenant sur scène, face au public : sa passion pour la musique, pour le chant, sa générosité. Elle ne se ménage pas et donne tout ce qu’elle a. L’émotion puissante qu’elle parvient à extraire des textes et de son vécu, font résonner leur portée symbolique au plus profond des âmes. Se succèdent, dans le désordre (qu’on me pardonne ces inexactitudes) “Incendiary lover”,  “Gloomy sunday” superbe a capella, “Lament” ce duo poignant interprété avec Rozz  Williams, lequel brille à cet instant par son absence. Oh, temps, suspends ton vol… Et puis “Golden age”, “Perv” avec un jeu de scène décalé, Gitane saisissant le micro comme s’il s’agissait de son propre membre. “Manic Depression” spéciale dédicace pour Lionel à la demande pressante d’une certaine N… “Litte birds”, “Cool Domina”, quelques titres fort appréciables des Crystelles et enfin après un rappel très nourri, une reprise de Johny Cash. Je crois bien qu’elle n’avait plus envie de s’arrêter… “I never forget tonight” dit-elle pour conclure ce moment de fièvre intense.

Voilà, c’est ça “faire l’amour” avec Gitane Demone.

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Death Rock, Gitane Demone, Gothic Rock, The Crystalles
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La femme de Seisaku - Yasuzo Masumura

paquita | 4 avril 2009

Un article plus synthétique est paru dans le n° 82 de Montrouge Magazine

La femme de Seisaku (1965)C’est au milieu des années 60, que le réalisateur japonais Yasuzo Masumura né en 1924, adapte à l’écran le roman éponyme de Genjiro Yoshida « La femme de Seisaku ». Après avoir étudié le cinéma au Centre Expérimental Cinématographique de Rome, il revient sur son île natale pour y tourner jusqu’à sa mort en 1986, une trentaine de films. Dans cette filmographie féconde figure le célèbre et radical écrivain Yukio Mishima. L’auteur du subversif “Confessions d’un masque” apparait dans le rôle titre d’un film policier intitulé “Le gars des vents froids”. Masumura occupe une place à part dans le paysage cinématographique nippon, place et partis-pris vraisemblablement influencés par sa fréquentation du cinéma italien et son immersion dans une culture aux mœurs opposées à l’hypercodification japonaise. En effet, il est considéré par les spécialistes comme l’un des précurseurs de la “nouvelle vague japonaise”, en raison notamment de son traitement innovant des rapports hommes/femmes, interrogeant sans cesse la “norme” dans le cadre amoureux. A ce titre, son adaptation de “La femme de Seisaku” est remarquable, car elle met l’accent sur les contrastes thématiques qu’elle met en scène (pauvreté/richesse, homme/femme, individu/société) et les névroses de son héroïne qu’un destin cruel a accentuées. “La femme de” (celle dont l’identité se dilue dans celle de son mari) est d’une part le récit du manque affectif, des troubles passionnels qu’il peut engendrer et d’autre part celui d’un amour honteux entre une paria insoumise et un militaire, figure la plus respecté de la société japonaise. Le récit livre aussi une double interrogation sur la légitimité de l’honneur (l’honneur de la famille, l’honneur du guerrier) face à la puissance de la passion amoureuse mais aussi et en filigrane, sur la légitimité de la guerre et des ravages traumatiques qu’elle occasionne dans les populations. Un superbe film en noir et blanc tourné en cinémascope, dont voici une “mise en bouche” :

Mal-aimée, issue d’une famille misérable, la belle et jeune Okané devient la maîtresse d’un vieux mais riche commerçant. Moyennant une rente mensuelle que ce dernier alloue à ses parents, le vieillard exige d’Okané une présence permanente, à laquelle l’infortunée ne cesse de se soustraire. Bien que bénéficiant du confort bourgeois, le statut de la jeune femme n’est guère enviable aux yeux de la société : elle n’est qu’une femme entretenue, une dépravée. Mais le vieillard meurt subitement, presque fortuitement, léguant à Okané une coquette somme d’argent qu’elle partagera avec sa mère. Les deux veuves s’en retournent vivre dans leur village natal, mais subissent là aussi l’opprobre des villageois qui ont eu connaissance des moyens de subsistance déshonorants de la famille. Okané s’isole, manifestant ainsi sa résistance face aux préjugés, tandis que sa mère l’incite à participer à la vie collective du village, en vain. L’arrivée triomphale de Seisaku, qualifié par tous de « militaire exemplaire » transformera peu-à-peu non seulement le quotidien des villageois, mais aussi et surtout celui d’Okané. Les deux jeunes gens pourtant situés aux extrémités de l’échelle sociale, s’éprennent l’un de l’autre, provoquant haines et jalousies. Tandis que la passion grandit entre les deux amants, la dépendance d’Okané envers Seisaku devient pathologique. L’annonce de la guerre avec les russes et le départ de Seisaku au front déclenchera un violent « retour du refoulé » : Okané est abandonnique, elle ne supporte pas la séparation. Mais pour Seisaku, l’honneur passe avant tout. Il reviendra blessé mais vivant, après six mois de combat et une opération suicide. Comprenant qu’il souhaite repartir à la guerre, à bout de nerfs, Okané bascule et commet l’irréparable…

Certains plans nous livrent des clés visuelles et donc symboliques à la compréhension du récit, à l’évolution fatale de la narration. Elles nous livrent bien sûr des éléments clairs concernant la psychologie des personnages, mais également concernant l’influence que l’occident à pu jouer dans l’œuvre de Masumura.

La toute première scène se révèle particulièrement programmatique : le personnage d’Okané filmée de dos, contemple la mer à l’horizon et en contrebas, une garnison. Au même moment surgit le vieil homme à ses trousses. Cliché de la vieillesse avide de jeunesse. Il harcèle sa jeune maîtresse, allant jusqu’à jalouser l’idée même des jeunes gens de la garnison. Cette proximité avive sa véhémence et le désir contrarié qu’il éprouve à l’égard d’Okané. Les deux motifs principaux de l’histoire sont présentés pour ainsi dire “in medias res” (de plain pied, directement, frontalement). Okané regardant la mer, c’est l’héroïne romantique regardant son destin, un destin lié à la guerre et aux hommes. Celui qui la veut, elle n’en veut pas. Celui qu’elle désirera, la désirera également, mais l’honneur militaire se chargera de leur compliquer la tâche.

L’autre plan marquant est justement celui qui est présenté sur la jaquette du DVD : Okané, dans une grande détresse, va littéralement “tomber” sur l’objet du malheur de son fiancé, un long clou rouillé. La scène est hautement symbolique. Elle marque un glissement psychologique fatal de l’héroïne meurtrie, lequel entraînera une rupture brutale dans le récit. C’est ce malheur cruel et sanglant dont elle sera à l’origine, qui fera “leur” bonheur… Romantisme, sacrifice, martyr, sont les thèmes et les repères culturels que l’oeil occidental détecte immanquablement. Masumura les aura peut-être exploités à son insu, mais avec une redoutable efficacité.

A vos lecteurs donc !

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