Le Cri de la Virgule

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Sagan : un film de Diane Kurys

paquita | 23 juin 2008

De Françoise Sagan j’avais gardé une image confuse mais agréablement singulière. Un visage typé, masculin, dissimulé derrière une toison de paille lisse, au blond artificiel, comme prêt à s’enflammer sous le bouillonnement crânien. Un débit “raide”, alluré, haletant, presque inaudible. Elle était figée dans mon souvenir, un peu comme une image dont le son serait resté définitivement brouillé, par le brouillage même de son propre discours. Bref, un personnage public vaguement scandaleux, ne se séparant jamais de sa clope, accessoire-type de l’intellectuel des années 60. Enfin, une personnalité. Une bonne-femme quoi !

De Sagan, je conservais aussi, je l’avoue, le souvenir bidon de cette absurde interview (pas si bidon) fomentée par un Pierre Desproges délicieusement horripilant. Tous deux formant un duo d’intelligences peu communes, imperturbables, qui dans son rôle de crétin, et qui dans son rôle de femme de lettres qui en a vu d’autres.

Sagan, le film, quand à lui, a su tirer son épingle du jeu sensible de l’adaptation du biographique. Car ici, il s’agit d’adapter à l’écran, l’histoire d’une vie profondément ancrée dans la littérature et dans l’excès. Donc, gare au spectaculaire et au pathos ! On y échappe, avec grâce. Sylvie Testud incarne donc cette femme entière, entièrement elle-même, tellement elle-même qu’elle en est devenue, pour le quidam, un personnage de fiction. On s’interroge alors : Sagan a-t-elle réellement existé ? L’épitaphe ironique qu’elle composa pour elle même, semble confirmer ce doute.

« Françoise Sagan fit son apparition avec un mince roman : Bonjour tristesse, qui fit un scandale mondial. Sa disparition, après une vie et une œuvre également agréables et bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même. »

De toute évidence, son succès foudroyant, sa liberté à l’égard des conventions gênaient. Tout comme ils suscitaient le désir. Si l’appropriation de Sylvie Testud est remarquable, c’est en intercalant les réflexions critiques de Sagan sur la vie qu’elle expérimente à toute allure et sans mesure, que le film acquière une vraie dimension existentielle. Il restitue la pensée en mouvement de l’héroïne, en glissant de manière récurrente, des extraits de ses romans. Ces derniers, sont ainsi posés comme autant de jalons de sa double expérience de femme et d’écrivaine. La narration filmique tourne les pages de la vie de Sagan, sous les yeux du spectateur. Elle croise la narration romanesque, pour tendre à une représentation la plus juste possible du “phénomène”, mêlant points de vues internes et externes.

Nous ne sommes donc pas dans un cinéma-spectacle, qui règlerait son pas sur le reflet médiatique de cette étrange exubérance contenue de La Sagan. Si elle en jouait ? Probablement un peu, mais qu’importe à présent. Sagan n’a pas été statufiée par le film, il lui a au contraire restitué un souffle. Cette existence tapageuse ayant plus que nourri son œuvre et orienté ses choix de vie, le film les relate chronologiquement et par nécessité, afin d’en reconstituer les étapes et surtout ce glissement inéluctable, redouté, pressenti par elle comme par tout un chacun, vers la solitude et puis la mort. Ecrivaine, cocaïnomane, bisexuelle, pratiquant l’amitié comme l’amour à des doses souvent toxiques, l’argent lui brûle les doigts comme elle brûle sa vie, sa santé, l’amour de son fils unique, sans autre limite que sa propre fin, ultime point final de son oeuvre. Sagan étaient de ceux qui ne n’économisent pas.

Le film ne vise donc pas seulement à émouvoir, mais également à rendre compte, sans fards ni outrance, de la complexité d’une identité qui fut viscéralement attachée à la vie et à l’amour.

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Cinéma, Françoise Sagan, Littérature
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American Psycho - Bret Easton Ellis

paquita | 6 juin 2008

ça faisait un bail que je voulais le lire. Essayant de glaner quelques impressions de lecture, j’en recueillais une :

- Ah ouais, j’ai essayé de le lire mais je me suis arrêtée au milieu. Trop dur.

C’est après que j’ai compris l’euphémisme… Il y a quelques mois donc, j’entamais la lecture du désormais mythique American Psycho. Je m’en souviens encore suffisamment pour pouvoir en parler avec quelque précision. Car il est de ces romans qui vous marquent durablement et vous laisse une intéressante sensation d’inconfort. Tentative d’explication du phénomène :

Sachez d’abord que ce texte, qui semble se laisser lire facilement, va en réalité vous résister. Il est introduit par deux citations qui sonnent comme une double mise en garde, un peu à la manière d’un “Vous qui pénétrez ici…” La première est extraite d’une nouvelle de Fédor Dostoievski intitulée Le sous-sol :

“L’auteur de ce journal et le journal lui-même appartiennent évidemment au domaine de la fiction… J’ai voulu montrer au public, en en soulignant quelque peu les traits, un des personnages de l’époque qui vient de s’écouler, un des représentants de la génération qui s’éteint actuellement”.

La seconde, apparemment incongrue, de Judith Martin la Nadine de Rotshild américaine :

“Une des grandes erreurs que l’on peut commettre est de croire que les bonnes manières ne sont que l’expression d’une pensée heureuses. Les bonnes manières peuvent être l’expression d’un large éventail d’attitudes.”

Suivis d’une épigraphe attribuée au groupe punk-intello de la scène New-Yorkaise de la fin des années 70, les Talking Heads. Groupe auteur de l’album “77″ sur lequel figue une chanson intitulée “Psychokiller”…

“And as things fell apart
Nobody paid much attention”

Alors que tout était en train de s’effondrer,
Personne n’y prêtait attention.

Ces avants-goût intertextuels et musicaux, dressent par avance le profil psychologique du personnage principal mais aussi un climat très “fin-de-siècle”. Portrait déliquescent d’une génération qui n’a rien à envier aux décadents de la fin du XIXème. La mixture agira dès lors comme une antienne au fil de la lecture, réactivant LA question :

- Quel genre de type a bien pu écrire des horreurs pareilles ?!

En effet, l’intrigue est inexistante. Mais les personnages, eux, ne cessent d’intriguer, de médire les uns envers les autres, évoquant la tension des Liaisons dangereuses. Le personnage principal, “jeune, beau et riche” (forcément) n’est pas le narrateur, ce n’est donc pas un journal comme on aurait pu le croire. Le récit s’élabore par couches successives, par cycles, à l’image des crises incontrôlables de Patrick Bateman, yuppie-type au double visage, et implicitement double du célèbre super-héros éponyme. C’est dans le cadre des “années fric” de la fin des années 80, que le récit alterne scènes de vide existentiel dont l’insipidité des dialogues atteint des sommets, et scènes de meurtres graduellement de plus en plus insoutenables, dignes des délires les plus traumatisants du divin marquis et d’Apollinaire réunis. Rien que ça. En effet, notre anti-héros s’embourbe sciemment dans la vacuité d’une “american way of life”, pour laquelle il trouve néanmoins un certain nombre d’attraits : dîners dans les restaurants les plus courus, où les plats les plus improbables se succèdent dans des bouches desséchées par l’abus de drogues tant licites qu’ illicites, virées dans les boîtes à la mode, parties de jambes en l’air et salles de “muscu” à gogo.

Obsédé par la mode et les dernières tendances, ce tyran du détail se livre parfois à d’éprouvantes et extravagantes explications, qui n’ont à priori pas d’autres intérêt que de faire “avancer” le récit, en pratiquant une espèce de “sur place” narratif, moitié introspectif, moitié démonstratif, comme si le personnage se savait observé… En réalité, ces passages maniaques, descriptifs à l’excès (un peu à la manière du Behaviorisme américain) montrent la réalité psychique du personnage qui les construit. Car notre anti-héros s’ennuie. Il est de plus la proie de crises régulières, de pulsions de meurtres qu’il parvient de moins en moins à dissimuler à son entourage. Patrick Bateman essaie de se contenter de mener l’existence dorée de son milieu, en vain. Pourtant, grace à ses “bonnes manières”, ce dandy post-moderne obnubilé par Donald Trump, demeure au dessus de tout soupçon, auprès de la faune amicale qu’il fréquente. Mais la faille menace à tout instant de céder, révélant la monstruosité de son visage caché. Les visions d’horreurs s’amplifient et nourrissent des fantasmes sadiques et paroxystiques, qui polluent ses rapports avec le monde, avec les femmes et les exclus en particulier. La sauvagerie des scènes de meurtres va crescendo et s’accompagne d’une perte d’identité vertigineuse. Patrick Bateman est un être non-motivé. Sa vie n’a aucun sens, ses meurtres n’ont aucune motivation. Il oscille constamment entre les apparences qu’il faut sauvegarder et une sauvagerie interne rugissante, dont la minutie dans le meurtre, rappelle immanquablement le tristement célèbre Jack l’éventreur.

Enfin, passé le choc d’une lecture au premier degré, on pourrait céder à la facilité d’une interprétation psychanalytique. Certes, Patrick Bateman représente l’archétype du monstre absolu, héritier des personnages sadiens, ici tronqués de leurs discours libertins ou politiques. Lui, tue, massacre, explore la chair et regarde l’horreur en façe, c’est-à-dire lui-même, son propre reflet, l’autre “visage” peut-être le vrai, un Hyde qui serait tout particulièrement hideux. Il est donc un personnage “politique” dans le sens où sa psychose pose le problème de la normalité et surtout parcequ’elle repousse les limites de l’abjection en littérature. Et l’on se prend parfois à compatir pour le “monstre souffrant”, lorsqu’il tente avec colère de faire son “coming-out”, hurlant son malaise contre-nature au visage de ses compagnons de vacuité, qui feignent de ne pas l’entendre. Car on ne peut jamais entendre l’impossible. Ce roman est paroxystique, tant dans l’horreur que dans son architecture. Fond et forme coïncident. Le texte “fait ce qu’il dit”, il rend compte d’une histoire et d’une psyché hors-norme, “ultra-duelle” pourrait-on dire. Il pourrait continuer à s’écrire ainsi sans fin, tout comme son personnage principal, alternant dîners et crimes, sans fin et sans “faim”, sans motivation, sans empathie, sans jamais être inquiété, sans rien.

Il n’y a bien évidemment pas de leçon, pas de morale à en tirer, sinon une magistrale démonstration d’écriture. Après une petite frayeur policière de dernière minute qui clôt le roman, notre “American Psycho” poursuivra cette existence double, chers lecteurs, à vos dépends, au plus profond de votre inconscient.

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Bret Easton Ellis, dualité, Etats-Unis, roman contemporain
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La chaîne brisée - Marion Zimmer Bradley

paquita | 2 juin 2008

La chaîne brisée

- Tiens chérie, lis ça, ça va te plaire ! dit-il avec un sourire entendu.

- C’est quoi ? La chaîne brisée, Marion Zimmer Bradley, ah ! c’est elle qui a écrit les fameuses Dames du lac !

En fait, je lis peu de science-fiction. Et ma dernière tentative de lecture dans le genre de la fantasy m’ayant laissée un souvenir périssable, j’étais repartie sur d’autres sentiers disons, “stylistiquement plus élaborés”. Oui mais voilà. Ces lectures qui sollicitent un effort intellectuel plus soutenu, ne satisfont pas toujours à un plaisir de lecture immédiat. J’entends par là cette envie soudaine de s’affaler dans le canapé, flanqué d’un “bon bouquin” qui vous transporte dès les premières lignes dans un univers singulier, hors du temps. La chaîne brisée semblait correspondre à ce type de pulsion particulière. Ce fût l’agréable surprise !

Enchâssé dans le cycle de Ténébreuse (nom de la planète), ce roman de sicence-fantasy qui mêle conquête spatiale et cadre féodal, traite avec intelligence de la condition féminine au sens large, dans un monde dominé par les hommes et qui ressemble étrangement au nôtre. Si la fiction est totale, elle emprunte pourtant largement à l’expérience du réel. Outre le titre évocateur, le récit met en parallèle deux mondes : celui des femmes soumises à un patriarcat esclavagiste, littéralement enchaînées à leurs “maîtres et maris” et celui des femmes qui refusent ce mode de vie : les amazones libres. A la frontière de ces deux mondes, une catégorie de femmes, issue de la caste télépathe des Comyn, jouit d’une relative liberté, ce qui ôte un caractère trop ostensiblement manichéen à l’ensemble : comme dans la vie, les choses ne sont jamais simples. A chacune son serment donc. Pour les unes, ce sera le mariage, pour les autres le serment des amazones. Ce serment précède le début du roman et lui confère un ton résolument féministe :

“A partir de ce jour, je renonce au droit de me marier, hormis en union libre. Je ne serai liée di catenas à aucun homme et n’habiterai dans la maison d’aucun homme comme barragana.
Je jure que je suis prête à me défendre par la force, si l’on m’attaque par la force, et que je ne me tournerai vers aucun homme pour assurer ma protection.
A partir de ce jour, je jure de ne jamais porter le nom d’aucun homme, qu’il s’agisse d’un père, d’un tuteur, d’un amant ou d’un mari, mais purement et simplement le nom de ma mère.
A partir de ce jour, je jure que je ne me donnerai à un homme qu’au moment et à l’époque de mon choix, de mon plein gré et selon mon désir. Jamais je ne gagnerai ma vie en étant l’objet du désir d’un homme.
…
A partir de ce jour, je renonce à toute allégeance à une famille, un clan, une maison, un tuteur ou un suzerain. Je ne prête serment d’allégeance qu’aux lois du pays, comme tout citoyen libre se doit de le faire; au royaume, à la couronne et aux Dieux” etc.

La narration nous projette ainsi de plain-pied dans un univers très construit, codifié, introduisant un vocabulaire qui lui est propre (l’une des héroïnes, une terrienne espionne est linguiste) pour renforcer cet effet de réel quasi anthropologique. Le serment est parfaitement crédible, d’où une véritable émotion à sa lecture (faite l’expérience à haute voix, frissons garantis). N’importe quelle lectrice s’identifierait au “je” du serment des amazones libres. In fine, au bout de l’aventure, se dessine un constat en demi-teinte sur le sens que les femmes donnent à la liberté, à l’émancipation. Une liberté qui ne serait jamais, selon l’auteure, qu’une question de point de vue.

Et voilà comment, d’une simple lecture-plaisir, on en arrive à penser des problèmes bien réels que les médias, par ailleurs critiquables sur d’autres plans, nous rapportent régulièrement. Les exemples dévalorisants ne manquent pas hélas, dans l’actualité. Surtout, ils ne proviennent pas seulement de pays aux régimes éminemment contestables, mais également de notre beau pays, si fier de sa “parité” en marche.

Pour conclure, revenons à notre objet principal : si l’écriture de Marion Zimmer Bradley demeure d’une facture classique, avec une histoire linéaire, aisée à quitter puis à reprendre, le traitement de la liberté au féminin est habilement mené au moyen de la fiction. Derrière l’apparente simplicité de la narration et de l’histoire, se déploie un vrai questionnement sur l’être-féminin, ses désirs, son devenir face à son éternel “meilleur-ennemi”.

Heureusement, tant qu’il y aura des hommes pour recommander aux femmes la lecture de La chaîne brisée, il y a de l’espoir ! Merci chéri, je t’adore !

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