Le Cri de la Virgule

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Une chambre à soi - Virginia Woolf

paquita | 24 août 2010

virginiawoolf1Publié en 1929, A room of owner own est un essai éminemment précieux, tant par son discours que par sa forme. Le thème qu’il réfléchit - les femmes et le roman - a beaucoup nourri l’imaginaire masculin des romanciers, essayistes et autres psychanalystes. Il reste encore aujourd’hui bourré de clichés : Ah ! le “mystère” de la femme, cet être lunaire dont on ne peut saisir l’essence que par la poésie ou la forme romanesque, prolongement naturel, voire miroir de la psyché féminine…

Dans son essai, Virginia Woolf  fait preuve d’un recul critique étonnant pour l’époque. Clairvoyante et moderne, elle n’épargne ni les hommes ni les femmes, et travaille à se dégager de tout stéréotype ou conclusion hâtive. Une chambre à soi c’est d’abord la métaphore de l’indépendance économique et de l’autonomie affective. Indépendance indispensable à toute femme de l’époque désirant écrire, cette activité étant jusqu’alors majoritairement réservée aux hommes. Bien que Virginia Woolf décrive essentiellement le profil d’une femme de condition bourgeoise, et qu’elle s’adresse à un public universitaire, son propos est universel. Au début du siècle dernier, les hommes en effet, considéraient que la femme n’était pas en mesure de concevoir des œuvres intellectualisées, de se projeter dans le champ des concepts. La bourgeoise plus que la prolétaire était cantonnée au rôle de mère et d’épouse. Discriminations qu’une chambre à soi fait voler en éclats par son existence même. Le style de l’auteure se démarque aussi par sa liberté de ton, sa manière à la fois sensible, poétique et critique de tirer le fil de sa réflexion.

C’est pourquoi je vous propose, usant de toutes les libertés et de toutes les licences permises à une romancière, de vous raconter l’histoire des deux jours qui précédèrent ma venue ici - de vous raconter comment, ployant sous le poids du sujet dont vous aviez chargé mes épaules, je l’ai médité, entretissé aux gestes de ma vie quotidienne, puis rejeté.

Divisé en 6 chapitres, le livre se présente comme le récit d’une conférence. Woolf, dans la peau du professeur, s’adresse à une assemblée d’étudiantes mais c’est bien elle qu’elle interroge, au moyen de sa propre expérience, teintée de fiction. Elle passe du particulier au général, de son propre rapport au monde, aux hommes, aux lettres, pour créer des passerelles intelligibles avec la condition féminine de son temps. Les digressions assumées de la romancière sont une forme toute personnelle de maïeutique, qui lui permet d’accoucher de ses idées. Car on se demande, au cours de la lecture, où elle veut nous emmener. Il est vrai que le thème abordé ne peut se penser unilatéralement. Il convient d’en explorer toutes les facettes (histoire, société, art) s’il l’on souhaite parvenir, sinon à une réponse, du moins à une vision à peu près claire et hiérarchisée du rapport qui peut exister entre les femmes et le roman, si toutefois ce rapport existe…

Cet essai est donc un récit en soi, qui pose les fondements d’un féminisme rationnel et nuancé, par opposition à un féminisme militant, voire revanchard. Extrêmement riche, on ne peut faire le tour de ce texte en une seule lecture, qui est aussi une petite leçon de fiction et de dérision. C’est donc un livre de chevet qui se lit et se relit, comme un palimpseste, avec autant de plaisir que de profit.

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essai, féminisme, Virginia Woolf
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Petits contes cruels pour grands enfants pas sages : à table !!!

paquita | 12 avril 2010

aurelio1Voici une BD française (oui môssieur, oui mâdame) au format comic book et à l’esprit fanzine qui mérite le détour ! Constitués de treize récits, les Petits contes cruels pour grands enfants pas sages puisent aux sources du climat expressionniste avec une délectation communicative : perspectives bancales, personnages effrayants, histoires burlesco-morbides, bref tout ce qu’on aime !

Un certain Aurélio, créateur de ces petites merveilles artisanales, a développé et mis en scène un univers tordu et tendre à la fois, aux dessins inspirés et très stylisés. Ses histoires se lisent comme des comptines et se regardent longtemps, afin d’en goûter pleinement la richesse du trait, le soucis du détail. Il convient de souligner le travail de l’éditeur qui livre ici un bel objet, imprimé en bichromies. En effet, chaque récit arbore sa propre couleur, procédé ingénieux qui permet d’accentuer l’effet recherché (montée de l’angoisse par exemple). Ces récits brefs sont parfois précédés d’une morale que le bédéaste s’emploie alors à illustrer d’une manière personnelle et poétique, usant d’un humour noir fort délicat. On remarque aussi une grande inventivité, laquelle tire sa source des angoisses et désirs contrariés de la nature humaine ou d’états mentaux limites. La composition des planches, le découpage des cases et la narration sont originaux, pensés, pesés. Les titres en forme de clins d’œil donnent le ton, en lettres gothiques cela va sans dire ! Coups de cœur pour “Acouphène ou le compositeur fou”,  “Junkie Christmas”, “La faim de l’ogre”, “Tiempo de paz” ou encore “Le théâtre de la vie”. L’enfilade de ces contes cruels exquis, souvent empreints de romantisme, est un régal pour les yeux comme pour l’esprit.

Enfin, on peut dire qu’Aurélio creuse le sillon du fantastique avec un style dans lequel on remarque des filiations et cousinages (certains personnages évoquent ceux du “Nightmare Before Christmas”, on pense aussi aux Shadoks, princes de l’absurde, à la folie minutieuse de Crumb) mais dont il s’affranchit avec un talent singulier. Que soit vivement remercié ce grand enfant pas sage qui sait si bien nous mettre en appétit !

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Aurélio, Les presses Littéraires, Petits contes cruels pour grands enfants pas sages
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Gabrielle Wittkop : celle qui sentait le souffre

paquita | 1 février 2010

L’art a le droit de s’engager dans le royaume de nos pensées les plus secrètes… C’est son privilège. Walerian Borowczyk

Née en 1920, on pourrait dire de Gabrielle Wittkop qu’elle fût un peu le “maillon manquant” au féminin, d’une gabilittérature dite de la transgression. C’est d’ailleurs à ce type de critère (écrivain souterrain, quasi-invisible du grand public) que l’on reconnait la plupart du temps, une œuvre originale et pérenne. Héritière du décadentisme et de la cruauté, solidement plantée entre les piliers de l’histoire littéraire que sont Huysmans et Sade, cette auteure sulfureuse au style classique mais nullement moribond, maniait avec brio une langue précise et brûlante, toujours exigeante. Ces fictions empruntaient souvent la forme du journal, le mode de la confession soudain exhibée. Ainsi c’est à un voyage initiatique que nous vous invitons, sur les terres grisantes de Gabrielle, à la lumière ténébreuse de deux de ces romans : Le nécrophile (1972) premier roman et “coup de maître” paru chez Régine Desforges et La marchande d’enfants (2003) publication posthume.

Comme l’annonce Le Nécrophile, la mort et la sexualité seront omniprésents dans les textes de “La Wittkop”. Essayer necrophiled’imaginer le scandale que cette thématique morbide, pensée et élaborée par une femme a pu provoquer au début des années 70, est une gageure. On tentera simplement d’esquisser un croquis de ce texte somptueux, sans en dévoiler les arcanes majeures : un homme raconte à travers son journal intime sa préférence contre-nature pour la nécrophilie, terme qu’il ne s’attribuera que tardivement dans le récit. Antiquaire de profession, il nous fait pénétrer dans un univers mental ou les codes sociaux et la raison sont continuellement transgressés, où les goûts et les dégoûts s’inversent, où le plaisir se prend sans l’accord de l’autre-muet, dans l’angoisse et dans la honte. Le journal intime lui permet de se livrer “corps et âme” avec une candeur plus monstrueuse que l’acte lui-même, et de projeter à la face du lecteur absent (car le journal ne s’adresse qu’à soi-même) cette passion déliquescente qui le dévore, car les cadavres ne “durent” pas. Et cependant, la répétition de ces pratiques secrètes semble conférer une forme d’immortalité au geste nécrophile, une addiction même.

L’immense foule endeuillée se pressait dans les allées, parmi des gloires de chrysanthèmes et l’air avait la saveur amère, enivrante de l’amour. Eros et Thanatos. Tous ces sexes sous la terre, y pense-t-on jamais ?

Cette attraction malsaine trouvera quelque explication dans la mémoire du narrateur, faisant de la mort sa madeleine, et de son journal, un “pur” fragment de poésie noire.

La marchande d’enfants sent bon le XVIII ème siècle et le roman par lettres. Il semble que Gabrielle Wittkop marchande_enfantsavait décidé d’explorer et de repousser jusqu’au bout, et du genre et de sa vie, les limites de l’indécence. Les limites de ce qu’une femme peut se permettre d’écrire, ce dont il faut lui rendre grâce. Nous sommes à la veille de la révolution française. Une femme raconte et conseille à une amie et “consoeur”, comment elle doit s’y prendre pour faire tourner son “commerce”. On aura compris par le titre, de quel type de commerce il s’agit. Moins angoissé car moins introspectif que Le nécrophile, ce roman historiquement informé, plonge le lecteur dans un voyeurisme délicieusement coupable. Il pose lui aussi la question de la norme sexuelle, de l’hypocrisie généralisée d’un siècle dans lequel le raffinement et la barbarie faisaient “bon ménage”. On peut parler de texte politique, au sens moral de ce que l’on nomme aujourd’hui le “politiquement correct” et au sens idéologique, l’humanisme censé fonder l’esprit de la révolution, révélant paradoxalement son côté obscur.

Je me souviens avoir assisté, il n’y a pas si longtemps, à l’abominable spectacle du char à Pataclin où l’on entassait putes et maquerelles menées à Bicêtre, sous les huées d’une populace qui, n’en doutons pas, se ruait derechef vers ses taudis pour y copuler à la manière des verrats.

Ce qui est frappant et qui relie ces textes, c’est la force avec laquelle la voix des personnages s’incarne, la puissance avec laquelle leurs discours s’animent. Il faut avoir une longue expérience de la vie et une fine connaissance du coeur humain pour parvenir à un tel degré de compréhension interne, doublée d’une remarquable intelligence du texte. Il y a fort à parier qu’à travers ses personnages de paria, G. W. déploya ce que nulle autre femme auparavant n’avait osé : l’envers le plus cruel, le plus odieux, le plus amoral de la figure humaine. Pour les lecteurs assidus de Gabrielle Wittkop, l’écrivaine demeurera l’Erzsébet Bathory de la littérature, un peu vampire et beaucoup écrivain.

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anticonformisme, Gabrielle Wittkop, Littérature
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Lettre morte - Linda Lê

paquita | 20 octobre 2009

L'ange de la mort (détail) - Odilon Redon

Paru en 1999, “Lettre morte” se présente comme un récit fictif. Qu’il trouve sa source dans le biographique de l’auteure, n’importe que dans la mesure où il donne un ton, une profondeur au récit, que seule l’authenticité de l’expérience vécue peut apporter. Ici c’est donc la mort qui donne la vie, la mort d’un père qui donne naissance au roman. Ce roman est la réponse posthume que la narratrice adresse au père qu’elle a laissé mourir dans la solitude. Cette “lettre morte” sait qu’elle arrive trop tard, mais tente néanmoins de restituer la mémoire des événements qui l’ont précédée. Cet appel déchirant ne sombre pas complètement dans le silence et l’oubli. Il s’adresse à Sirius, l’ami, le confident, l’étoile qui brille dans les ténèbres de la culpabilité et les égarements de la folie. Il est celui qui ne s’exprime pas directement, mais dont les paroles raisonnables sont rapportées au cours du récit, comme autant de lanternes éclairant la nuit. A défaut de s’adresser au mort qui ne cesse de la hanter, elle s’adresse donc à Sirius sur ce ton un peu solennel qui évoque la poésie antique. Pour autant le récit n’en est pas alourdi, au contraire. Ce monologue parfois un peu théâtral, confère à la violence des émotions ressenties une certaine douceur, une fluidité lyrique qui transcende la douleur. C’est bien le remord qui est à l’origine de ce récit, qui le travaille et fait travailler la mémoire de celle qui raconte son père vieillissant au Vietnam, tandis qu’à Paris, elle, court après l’amour du funeste Morgue et de la “gloire littéraire”. Cette culpabilité de n’avoir pas été présente le jour de sa mort, fait resurgir les souvenirs de l’enfance au pays natal, la bienveillance du père mais aussi sa déchéance conjugale, son alcolisme, l’absence de la mère, l’omniprésence d’un oncle fou. Aux nombreuses lettres que ce père dévoué adresse à sa fille exilée, parviennent des réponses irrégulières, distraites par l’agitation occidentale. Petit-à-petit, l’amour perdu du père se superpose à l’amour inexistant de l’amant. Le père écrit à sa fille qui ne répond pas. La fille écrit à l’amant qui ne répond pas. Il est question de relations épistolaires manquées. Chacun court après l’insaisissable enfant, l’inssaisissable amant, et in fine, après le temps perdu. Sombre, introspectif, ce récit n’en demeure pas moins un pur cristal de poésie et parvient à trouver une issue lumineuse à cette  impossible quête du pardon.

linda_le3Linda Lê est l’auteur de dix-huit livres avec dernièrement ”In memoriam” (2007). Elle a également écrit trois chansons pour Jacques Dutronc, figurant sur l’album “brèves rencontres” (1995).

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lettre morte, Linda Lê, oraison funèbre
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Crash ! : un roman et un film

paquita | 20 janvier 2009

Voyeurisme, dégoût de soi, puérilité de nos rêves et de nos aspirations - ces maladies de la psyché sont toutes contenues dans le cadavre le plus considérable de l’époque : celui de la vie affective.

Extrait de la préface à l’édition française signée G.J.B


Publié pour la première fois en 1973, Crash ! est présenté par son auteur comme le “premier roman pornographique fondé sur la technologie”. Il fait bien entendu scandale. James Graham Ballard a en effet la réputation d’être un spécialiste du bizarre. Il œuvre dans les genres de la science-fiction et  de l’anticipation sociale depuis le début des année soixante. En 1996, le cinéaste David Cronenberg, également spécialiste de l’étrange et réalisateur, entre autres, du cultissime  ”La mouche”, en fera tout à la fois une adaptation fidèle et très personnelle. On remarque à ce titre que l’univers “bancal” du cinéaste, épouse particulièrement bien la vision du romancier. Nous en proposerons donc une lecture croisée.

Tout d’abord, et en dépit du caractère “technologique” annoncé par Ballard, on ne peut identifier ce roman à un univers de type cyberpunk. En effet, si l’on repère des éléments qui s’y réfèrent, par exemple avec les tentatives de coït entre les corps de chair et les corps de fer ou les accidents de la route volontairement provoqués, le désir de fusion chair/métal demeure un fantasme. Au fond, cette fusion n’est pas réellement souhaitée par les personnages, car ce qui est recherché au travers de ces unions contre-nature, ce n’est rien de moins qu’une mort extatique. C’est tout le contraire de Tetsuo (1988) , pour prendre un autre exemple, ovni cinématographique japonais qui inaugura l’ère cyber-punk à l’écran. Ce dernier étant une célébration de cette union fantastique qui produit de la vie, quand bien même elle nous apparaît inconcevable, monstrueuse. Le personnage de Tetsuo, ivre de son hybridation, prolonge le mythe de l’homme-machine et préfigure celui du cyborg, du “terminator”. Il s’agit d’un aboutissement vers une forme de vie alternative, en “harmonie” avec les mutations psychologiques, liées aux évolutions technologiques et sociales de l’humanité. Au contraire, dans Crash !, c’est d’un aboutissement accéléré vers la mort dont il s’agit, une forme de libération.

C’est donc sur un mode distant que s’écrit le roman de Ballard. Une distance clinique, émotionnellement atrophiée (on pense au Junky de William S. Burroughs) parente du “behaviorisme” américain ou de “l’école du regard” à la française. C’est elle qui confère véritablement à cette œuvre absolument singulière, son statut “pornographique” : on est dans le “voir”, dans l’assouvissement de la pulsion scopique. Le texte étant par nature, une représentation mentale, Crash ! porte donc en lui tous les ingrédients du scénario, en déployant un réseau d’images, de visions, de scènes, lesquelles engendrent un réseau de pures sensations. Ce que l’adaptation filmique ajoute à la narration initiale, c’est une dimension émotionnelle, pour ne pas dire humanisante, en matérialisant à l’écran les personnages de papiers, dès lors incarnés par de véritables êtres de chair. Cronenberg a su restituer avec finesse le climat d’inquiétante étrangeté du roman, que la bande-son distille comme un venin. L’accompagnement musical y est d’ailleurs pour beaucoup. Il rappelle les climats froids et hypnotiques des années “cold” et n’a rien à envier aux atmosphères troubles d’un Lynch. Visuellement, le spectateur se trouve happé dans un paysage hybride, entre hyper urbanisation et zone industrielle, qu’empruntent jour et nuit d’innombrables véhicules, dont la densité et la vitesse provoquent de perpétuels accidents. Le ciel, lui aussi, est constamment déchiré par les trajectoires des avions, des hélicoptères. La nature, le calme, semblent avoir définitivement déserté l’habitat des hommes. Et surtout, les personnages animent cet environnement aliénant de leur indétermination affective et sexuelle, l’atrophie affective étant proportionnelle à l’hypertophie des activités sexuelles. On note que le personnage principal est aussi le narrateur, et qu’il est présenté comme un double de l’auteur (J.G.Ballard). Si nous ne sommes pas dans le monde réel, si la fiction n’est pas une copie de notre réel, elle lui ressemble par bien des aspects. Elle se comporte, sociologiquement et psychologiquement, comme une loupe grossissante des étranges désirs à venir que l’être humain serait susceptible de nourrir dans un futur proche. Si ce n’est pas déjà le cas : villes sur-saturées, exponentielles, pertes des repères sociaux traditionnels, individualisme, hypernarcissisme qui dissimule une exaspération de soi et donc de l’autre. La seule manière de ne pas sombrer dans l’isolement complet, la folie, serait alors d’abolir les frontières avec l’objet, “autre majeur” d’un monde déshumanisé par ceux-là même qui l’engendrèrent. Le véhicule incarne à merveille cet objet métaphorique du transport des corps, du transport “amoureux”, du transport sexuel (l’attraction) et par extension de la fuite. Plus les personnages “forniquent”, plus ils s’éloignent les uns des autres et plus la quête onaniste devient évidente : il n’y a pas de désir de l’autre,il n’y a plus que le désir morbide de soi en l’autre.

Ballard, malicieusement “planqué” derrière la voix de son personnage-narrateur, pousse l’érotisation de la voiture (dont la psychanalyse dit qu’elle est le prolongement phallique de l’homme) à son paroxysme. La voiture en tant qu’objet, en tant que mécanique du vertige parce que potentiellement dangereuse, devient objet obssessionel du désir des personnages : la voiture, le crash, cristallisent le désir. Tous, sombrent dans une sorte de brouillard psychologique, que seul l’accumulation d’expériences sexuelles hors-normes, dangereuses, semblent motiver. Cependant, derrière le fétichisme de la voiture, des accidents qu’elle provoque, des actes sexuels qui s’y jouent comme autant de répétitions mortuaires (la voiture-cercueil) se dessine une véritable fascination pour la mutilation du corps, conjoint à l’éventration de la carrosserie. Un corps souffrant n’est-il pas un corps vivant, vibrant ? Les cicatrices perçues comme d’inédites zones érogènes, ouvrent alors les portes d’une quête extatique inédite, extrême. Les valeurs sont inversées, le laid devient le beau, la souffrance est un plaisir, l’homosexualité et l’échangisme ne sont que des outils pratiques pour y parvenir. La “petite mort” tant recherchée n’est qu’une répétition de la mort véritable, la “grande”, délestée de son cortège de douleurs affectives et que sublime le martyre volontaire. La mise en scène de son propre accident, l’orgasme ultime qu’il est censé provoqué, est élevé au rang d’œuvre d’art.

In fine, le roman comme le film mettent en place un dispositif  voyeuriste qui n’a rien de gratuit. Si la thématique sexuelle crée en elle-même un intérêt voyeur, c’est aussi la nature et la motivation du roman comme du film, que d’attiser le désir de regarder l’interdit en face, en prenant la place du politiquement incorrect. C’est ainsi que peuvent naitre de salutaires interrogations sur la légitimité de la norme ou la complexité de la condition humaine.

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David Cronenberg, J.G. Ballard, sexualité
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Dans le scriptorium - Paul Auster

paquita | 20 décembre 2008

Cette chronique sera brève. Un peu à l’image de l’habile démonstration perpétrée par son objet d’étude.

Tout d’abord, le titre de ce court roman est la clé du petit “mystère” qui se joue dans ces pages, son concentré et l’énonciation du pacte de lecture. Car on entre de facto dans le scriptorium, c’est-à-dire dans la fabrique du texte, ainsi que l’indique clairement l’iconographie de la couverture.

Scriptorium : atelier des monastères dans lequel travaillaient les copistes… De scriptor « secrétaire, écrivain, auteur » définition partielle du TLF.

L’histoire, attrayante parce qu’énigmatique, parfois cocasse, n’en demeure pas moins un tour de passe-passe. Lequel est destiné, à rebours, à faire prendre la mesure à son destinataire de l’habile mise en abyme qui s’y opère : un vieil homme sans identité, sans mémoire, s’éveille dans une chambre d’hôpital, seul. (En réalité, c’est le narrateur et son destinataire qui s’éveillent ensemble au récit, par les yeux du personnage principal). L’homme doit tout réapprendre, tout découvrir, depuis le laçage de ses chaussures jusqu’à son histoire, le récit de sa propre vie. Ses “soignants” lui imposent de lire un manuscrit, dont le contenu semble, au premier abord, ne rien à voir avec lui. Ce manuscrit recélerait des indices qui lui permettraient de recouvrer la mémoire, et par conséquent l’autonomie. “Inventer c’est se souvenir un peu, se souvenir c’est inventer aussi” dit-on. Mais le vieil homme n’est décidément pas maître de son destin. Il rencontrera d’autres personnages, dont les visages sont tous reproduits sur des photographies dont il dispose également. Il doit ainsi tisser des liens entres ces images et le manuscrit, raccrocher le réel au curieux texte de science-fiction qui se déploie petit-à-petit sous ses yeux. Mais le vieil homme résiste, et à l’identité qu’on semble lui prêter (peut-être un chef de guerre, responsable de crimes) et à l’obligation de lire un manuscrit dans lequel il ne reconnait rien, et qui surtout n’a pas de fin. Ce sera encore à lui, qu’incombera la tâche de poursuivre et d’achever ce récit. Mais sont-ce des réminiscences romancées de sa vie passée, ou bien pure invention d’un vieillard presqu’en enfance ?

Tandis que nous, destinataire du réel, ou de ce que nous croyons être le réel, nous noyons quelque peu dans ces méandres, le roman touche à sa fin… et reprend depuis le début. Il n’y a donc pas d’histoire, pas de récit. Le vieil homme n’est qu’un pantin agité par le narrateur, un leurre. Au final, il n’y a que la démonstration, l’exhibition d’un procédé narratif bien huilé, incluant les notions de cycle, de mémoire et surtout d’invention fictionnelle.

Quand même : cet homme veillissant, sans mémoire, contraint d’inventer pour se souvenir d’un monde qui n’existe pas, ce démiurge inconscient… On se demande bien qui cela pourrait être…

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American Psycho - Bret Easton Ellis

paquita | 6 juin 2008

ça faisait un bail que je voulais le lire. Essayant de glaner quelques impressions de lecture, j’en recueillais une :

- Ah ouais, j’ai essayé de le lire mais je me suis arrêtée au milieu. Trop dur.

C’est après que j’ai compris l’euphémisme… Il y a quelques mois donc, j’entamais la lecture du désormais mythique American Psycho. Je m’en souviens encore suffisamment pour pouvoir en parler avec quelque précision. Car il est de ces romans qui vous marquent durablement et vous laisse une intéressante sensation d’inconfort. Tentative d’explication du phénomène :

Sachez d’abord que ce texte, qui semble se laisser lire facilement, va en réalité vous résister. Il est introduit par deux citations qui sonnent comme une double mise en garde, un peu à la manière d’un “Vous qui pénétrez ici…” La première est extraite d’une nouvelle de Fédor Dostoievski intitulée Le sous-sol :

“L’auteur de ce journal et le journal lui-même appartiennent évidemment au domaine de la fiction… J’ai voulu montrer au public, en en soulignant quelque peu les traits, un des personnages de l’époque qui vient de s’écouler, un des représentants de la génération qui s’éteint actuellement”.

La seconde, apparemment incongrue, de Judith Martin la Nadine de Rotshild américaine :

“Une des grandes erreurs que l’on peut commettre est de croire que les bonnes manières ne sont que l’expression d’une pensée heureuses. Les bonnes manières peuvent être l’expression d’un large éventail d’attitudes.”

Suivis d’une épigraphe attribuée au groupe punk-intello de la scène New-Yorkaise de la fin des années 70, les Talking Heads. Groupe auteur de l’album “77″ sur lequel figue une chanson intitulée “Psychokiller”…

“And as things fell apart
Nobody paid much attention”

Alors que tout était en train de s’effondrer,
Personne n’y prêtait attention.

Ces avants-goût intertextuels et musicaux, dressent par avance le profil psychologique du personnage principal mais aussi un climat très “fin-de-siècle”. Portrait déliquescent d’une génération qui n’a rien à envier aux décadents de la fin du XIXème. La mixture agira dès lors comme une antienne au fil de la lecture, réactivant LA question :

- Quel genre de type a bien pu écrire des horreurs pareilles ?!

En effet, l’intrigue est inexistante. Mais les personnages, eux, ne cessent d’intriguer, de médire les uns envers les autres, évoquant la tension des Liaisons dangereuses. Le personnage principal, “jeune, beau et riche” (forcément) n’est pas le narrateur, ce n’est donc pas un journal comme on aurait pu le croire. Le récit s’élabore par couches successives, par cycles, à l’image des crises incontrôlables de Patrick Bateman, yuppie-type au double visage, et implicitement double du célèbre super-héros éponyme. C’est dans le cadre des “années fric” de la fin des années 80, que le récit alterne scènes de vide existentiel dont l’insipidité des dialogues atteint des sommets, et scènes de meurtres graduellement de plus en plus insoutenables, dignes des délires les plus traumatisants du divin marquis et d’Apollinaire réunis. Rien que ça. En effet, notre anti-héros s’embourbe sciemment dans la vacuité d’une “american way of life”, pour laquelle il trouve néanmoins un certain nombre d’attraits : dîners dans les restaurants les plus courus, où les plats les plus improbables se succèdent dans des bouches desséchées par l’abus de drogues tant licites qu’ illicites, virées dans les boîtes à la mode, parties de jambes en l’air et salles de “muscu” à gogo.

Obsédé par la mode et les dernières tendances, ce tyran du détail se livre parfois à d’éprouvantes et extravagantes explications, qui n’ont à priori pas d’autres intérêt que de faire “avancer” le récit, en pratiquant une espèce de “sur place” narratif, moitié introspectif, moitié démonstratif, comme si le personnage se savait observé… En réalité, ces passages maniaques, descriptifs à l’excès (un peu à la manière du Behaviorisme américain) montrent la réalité psychique du personnage qui les construit. Car notre anti-héros s’ennuie. Il est de plus la proie de crises régulières, de pulsions de meurtres qu’il parvient de moins en moins à dissimuler à son entourage. Patrick Bateman essaie de se contenter de mener l’existence dorée de son milieu, en vain. Pourtant, grace à ses “bonnes manières”, ce dandy post-moderne obnubilé par Donald Trump, demeure au dessus de tout soupçon, auprès de la faune amicale qu’il fréquente. Mais la faille menace à tout instant de céder, révélant la monstruosité de son visage caché. Les visions d’horreurs s’amplifient et nourrissent des fantasmes sadiques et paroxystiques, qui polluent ses rapports avec le monde, avec les femmes et les exclus en particulier. La sauvagerie des scènes de meurtres va crescendo et s’accompagne d’une perte d’identité vertigineuse. Patrick Bateman est un être non-motivé. Sa vie n’a aucun sens, ses meurtres n’ont aucune motivation. Il oscille constamment entre les apparences qu’il faut sauvegarder et une sauvagerie interne rugissante, dont la minutie dans le meurtre, rappelle immanquablement le tristement célèbre Jack l’éventreur.

Enfin, passé le choc d’une lecture au premier degré, on pourrait céder à la facilité d’une interprétation psychanalytique. Certes, Patrick Bateman représente l’archétype du monstre absolu, héritier des personnages sadiens, ici tronqués de leurs discours libertins ou politiques. Lui, tue, massacre, explore la chair et regarde l’horreur en façe, c’est-à-dire lui-même, son propre reflet, l’autre “visage” peut-être le vrai, un Hyde qui serait tout particulièrement hideux. Il est donc un personnage “politique” dans le sens où sa psychose pose le problème de la normalité et surtout parcequ’elle repousse les limites de l’abjection en littérature. Et l’on se prend parfois à compatir pour le “monstre souffrant”, lorsqu’il tente avec colère de faire son “coming-out”, hurlant son malaise contre-nature au visage de ses compagnons de vacuité, qui feignent de ne pas l’entendre. Car on ne peut jamais entendre l’impossible. Ce roman est paroxystique, tant dans l’horreur que dans son architecture. Fond et forme coïncident. Le texte “fait ce qu’il dit”, il rend compte d’une histoire et d’une psyché hors-norme, “ultra-duelle” pourrait-on dire. Il pourrait continuer à s’écrire ainsi sans fin, tout comme son personnage principal, alternant dîners et crimes, sans fin et sans “faim”, sans motivation, sans empathie, sans jamais être inquiété, sans rien.

Il n’y a bien évidemment pas de leçon, pas de morale à en tirer, sinon une magistrale démonstration d’écriture. Après une petite frayeur policière de dernière minute qui clôt le roman, notre “American Psycho” poursuivra cette existence double, chers lecteurs, à vos dépends, au plus profond de votre inconscient.

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La chaîne brisée - Marion Zimmer Bradley

paquita | 2 juin 2008

La chaîne brisée

- Tiens chérie, lis ça, ça va te plaire ! dit-il avec un sourire entendu.

- C’est quoi ? La chaîne brisée, Marion Zimmer Bradley, ah ! c’est elle qui a écrit les fameuses Dames du lac !

En fait, je lis peu de science-fiction. Et ma dernière tentative de lecture dans le genre de la fantasy m’ayant laissée un souvenir périssable, j’étais repartie sur d’autres sentiers disons, “stylistiquement plus élaborés”. Oui mais voilà. Ces lectures qui sollicitent un effort intellectuel plus soutenu, ne satisfont pas toujours à un plaisir de lecture immédiat. J’entends par là cette envie soudaine de s’affaler dans le canapé, flanqué d’un “bon bouquin” qui vous transporte dès les premières lignes dans un univers singulier, hors du temps. La chaîne brisée semblait correspondre à ce type de pulsion particulière. Ce fût l’agréable surprise !

Enchâssé dans le cycle de Ténébreuse (nom de la planète), ce roman de sicence-fantasy qui mêle conquête spatiale et cadre féodal, traite avec intelligence de la condition féminine au sens large, dans un monde dominé par les hommes et qui ressemble étrangement au nôtre. Si la fiction est totale, elle emprunte pourtant largement à l’expérience du réel. Outre le titre évocateur, le récit met en parallèle deux mondes : celui des femmes soumises à un patriarcat esclavagiste, littéralement enchaînées à leurs “maîtres et maris” et celui des femmes qui refusent ce mode de vie : les amazones libres. A la frontière de ces deux mondes, une catégorie de femmes, issue de la caste télépathe des Comyn, jouit d’une relative liberté, ce qui ôte un caractère trop ostensiblement manichéen à l’ensemble : comme dans la vie, les choses ne sont jamais simples. A chacune son serment donc. Pour les unes, ce sera le mariage, pour les autres le serment des amazones. Ce serment précède le début du roman et lui confère un ton résolument féministe :

“A partir de ce jour, je renonce au droit de me marier, hormis en union libre. Je ne serai liée di catenas à aucun homme et n’habiterai dans la maison d’aucun homme comme barragana.
Je jure que je suis prête à me défendre par la force, si l’on m’attaque par la force, et que je ne me tournerai vers aucun homme pour assurer ma protection.
A partir de ce jour, je jure de ne jamais porter le nom d’aucun homme, qu’il s’agisse d’un père, d’un tuteur, d’un amant ou d’un mari, mais purement et simplement le nom de ma mère.
A partir de ce jour, je jure que je ne me donnerai à un homme qu’au moment et à l’époque de mon choix, de mon plein gré et selon mon désir. Jamais je ne gagnerai ma vie en étant l’objet du désir d’un homme.
…
A partir de ce jour, je renonce à toute allégeance à une famille, un clan, une maison, un tuteur ou un suzerain. Je ne prête serment d’allégeance qu’aux lois du pays, comme tout citoyen libre se doit de le faire; au royaume, à la couronne et aux Dieux” etc.

La narration nous projette ainsi de plain-pied dans un univers très construit, codifié, introduisant un vocabulaire qui lui est propre (l’une des héroïnes, une terrienne espionne est linguiste) pour renforcer cet effet de réel quasi anthropologique. Le serment est parfaitement crédible, d’où une véritable émotion à sa lecture (faite l’expérience à haute voix, frissons garantis). N’importe quelle lectrice s’identifierait au “je” du serment des amazones libres. In fine, au bout de l’aventure, se dessine un constat en demi-teinte sur le sens que les femmes donnent à la liberté, à l’émancipation. Une liberté qui ne serait jamais, selon l’auteure, qu’une question de point de vue.

Et voilà comment, d’une simple lecture-plaisir, on en arrive à penser des problèmes bien réels que les médias, par ailleurs critiquables sur d’autres plans, nous rapportent régulièrement. Les exemples dévalorisants ne manquent pas hélas, dans l’actualité. Surtout, ils ne proviennent pas seulement de pays aux régimes éminemment contestables, mais également de notre beau pays, si fier de sa “parité” en marche.

Pour conclure, revenons à notre objet principal : si l’écriture de Marion Zimmer Bradley demeure d’une facture classique, avec une histoire linéaire, aisée à quitter puis à reprendre, le traitement de la liberté au féminin est habilement mené au moyen de la fiction. Derrière l’apparente simplicité de la narration et de l’histoire, se déploie un vrai questionnement sur l’être-féminin, ses désirs, son devenir face à son éternel “meilleur-ennemi”.

Heureusement, tant qu’il y aura des hommes pour recommander aux femmes la lecture de La chaîne brisée, il y a de l’espoir ! Merci chéri, je t’adore !

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