Le Cri de la Virgule

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Une chambre à soi - Virginia Woolf

paquita | 24 août 2010

virginiawoolf1Publié en 1929, A room of owner own est un essai éminemment précieux, tant par son discours que par sa forme. Le thème qu’il réfléchit - les femmes et le roman - a beaucoup nourri l’imaginaire masculin des romanciers, essayistes et autres psychanalystes. Il reste encore aujourd’hui bourré de clichés : Ah ! le “mystère” de la femme, cet être lunaire dont on ne peut saisir l’essence que par la poésie ou la forme romanesque, prolongement naturel, voire miroir de la psyché féminine…

Dans son essai, Virginia Woolf  fait preuve d’un recul critique étonnant pour l’époque. Clairvoyante et moderne, elle n’épargne ni les hommes ni les femmes, et travaille à se dégager de tout stéréotype ou conclusion hâtive. Une chambre à soi c’est d’abord la métaphore de l’indépendance économique et de l’autonomie affective. Indépendance indispensable à toute femme de l’époque désirant écrire, cette activité étant jusqu’alors majoritairement réservée aux hommes. Bien que Virginia Woolf décrive essentiellement le profil d’une femme de condition bourgeoise, et qu’elle s’adresse à un public universitaire, son propos est universel. Au début du siècle dernier, les hommes en effet, considéraient que la femme n’était pas en mesure de concevoir des œuvres intellectualisées, de se projeter dans le champ des concepts. La bourgeoise plus que la prolétaire était cantonnée au rôle de mère et d’épouse. Discriminations qu’une chambre à soi fait voler en éclats par son existence même. Le style de l’auteure se démarque aussi par sa liberté de ton, sa manière à la fois sensible, poétique et critique de tirer le fil de sa réflexion.

C’est pourquoi je vous propose, usant de toutes les libertés et de toutes les licences permises à une romancière, de vous raconter l’histoire des deux jours qui précédèrent ma venue ici - de vous raconter comment, ployant sous le poids du sujet dont vous aviez chargé mes épaules, je l’ai médité, entretissé aux gestes de ma vie quotidienne, puis rejeté.

Divisé en 6 chapitres, le livre se présente comme le récit d’une conférence. Woolf, dans la peau du professeur, s’adresse à une assemblée d’étudiantes mais c’est bien elle qu’elle interroge, au moyen de sa propre expérience, teintée de fiction. Elle passe du particulier au général, de son propre rapport au monde, aux hommes, aux lettres, pour créer des passerelles intelligibles avec la condition féminine de son temps. Les digressions assumées de la romancière sont une forme toute personnelle de maïeutique, qui lui permet d’accoucher de ses idées. Car on se demande, au cours de la lecture, où elle veut nous emmener. Il est vrai que le thème abordé ne peut se penser unilatéralement. Il convient d’en explorer toutes les facettes (histoire, société, art) s’il l’on souhaite parvenir, sinon à une réponse, du moins à une vision à peu près claire et hiérarchisée du rapport qui peut exister entre les femmes et le roman, si toutefois ce rapport existe…

Cet essai est donc un récit en soi, qui pose les fondements d’un féminisme rationnel et nuancé, par opposition à un féminisme militant, voire revanchard. Extrêmement riche, on ne peut faire le tour de ce texte en une seule lecture, qui est aussi une petite leçon de fiction et de dérision. C’est donc un livre de chevet qui se lit et se relit, comme un palimpseste, avec autant de plaisir que de profit.

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La chaîne brisée - Marion Zimmer Bradley

paquita | 2 juin 2008

La chaîne brisée

- Tiens chérie, lis ça, ça va te plaire ! dit-il avec un sourire entendu.

- C’est quoi ? La chaîne brisée, Marion Zimmer Bradley, ah ! c’est elle qui a écrit les fameuses Dames du lac !

En fait, je lis peu de science-fiction. Et ma dernière tentative de lecture dans le genre de la fantasy m’ayant laissée un souvenir périssable, j’étais repartie sur d’autres sentiers disons, “stylistiquement plus élaborés”. Oui mais voilà. Ces lectures qui sollicitent un effort intellectuel plus soutenu, ne satisfont pas toujours à un plaisir de lecture immédiat. J’entends par là cette envie soudaine de s’affaler dans le canapé, flanqué d’un “bon bouquin” qui vous transporte dès les premières lignes dans un univers singulier, hors du temps. La chaîne brisée semblait correspondre à ce type de pulsion particulière. Ce fût l’agréable surprise !

Enchâssé dans le cycle de Ténébreuse (nom de la planète), ce roman de sicence-fantasy qui mêle conquête spatiale et cadre féodal, traite avec intelligence de la condition féminine au sens large, dans un monde dominé par les hommes et qui ressemble étrangement au nôtre. Si la fiction est totale, elle emprunte pourtant largement à l’expérience du réel. Outre le titre évocateur, le récit met en parallèle deux mondes : celui des femmes soumises à un patriarcat esclavagiste, littéralement enchaînées à leurs “maîtres et maris” et celui des femmes qui refusent ce mode de vie : les amazones libres. A la frontière de ces deux mondes, une catégorie de femmes, issue de la caste télépathe des Comyn, jouit d’une relative liberté, ce qui ôte un caractère trop ostensiblement manichéen à l’ensemble : comme dans la vie, les choses ne sont jamais simples. A chacune son serment donc. Pour les unes, ce sera le mariage, pour les autres le serment des amazones. Ce serment précède le début du roman et lui confère un ton résolument féministe :

“A partir de ce jour, je renonce au droit de me marier, hormis en union libre. Je ne serai liée di catenas à aucun homme et n’habiterai dans la maison d’aucun homme comme barragana.
Je jure que je suis prête à me défendre par la force, si l’on m’attaque par la force, et que je ne me tournerai vers aucun homme pour assurer ma protection.
A partir de ce jour, je jure de ne jamais porter le nom d’aucun homme, qu’il s’agisse d’un père, d’un tuteur, d’un amant ou d’un mari, mais purement et simplement le nom de ma mère.
A partir de ce jour, je jure que je ne me donnerai à un homme qu’au moment et à l’époque de mon choix, de mon plein gré et selon mon désir. Jamais je ne gagnerai ma vie en étant l’objet du désir d’un homme.
…
A partir de ce jour, je renonce à toute allégeance à une famille, un clan, une maison, un tuteur ou un suzerain. Je ne prête serment d’allégeance qu’aux lois du pays, comme tout citoyen libre se doit de le faire; au royaume, à la couronne et aux Dieux” etc.

La narration nous projette ainsi de plain-pied dans un univers très construit, codifié, introduisant un vocabulaire qui lui est propre (l’une des héroïnes, une terrienne espionne est linguiste) pour renforcer cet effet de réel quasi anthropologique. Le serment est parfaitement crédible, d’où une véritable émotion à sa lecture (faite l’expérience à haute voix, frissons garantis). N’importe quelle lectrice s’identifierait au “je” du serment des amazones libres. In fine, au bout de l’aventure, se dessine un constat en demi-teinte sur le sens que les femmes donnent à la liberté, à l’émancipation. Une liberté qui ne serait jamais, selon l’auteure, qu’une question de point de vue.

Et voilà comment, d’une simple lecture-plaisir, on en arrive à penser des problèmes bien réels que les médias, par ailleurs critiquables sur d’autres plans, nous rapportent régulièrement. Les exemples dévalorisants ne manquent pas hélas, dans l’actualité. Surtout, ils ne proviennent pas seulement de pays aux régimes éminemment contestables, mais également de notre beau pays, si fier de sa “parité” en marche.

Pour conclure, revenons à notre objet principal : si l’écriture de Marion Zimmer Bradley demeure d’une facture classique, avec une histoire linéaire, aisée à quitter puis à reprendre, le traitement de la liberté au féminin est habilement mené au moyen de la fiction. Derrière l’apparente simplicité de la narration et de l’histoire, se déploie un vrai questionnement sur l’être-féminin, ses désirs, son devenir face à son éternel “meilleur-ennemi”.

Heureusement, tant qu’il y aura des hommes pour recommander aux femmes la lecture de La chaîne brisée, il y a de l’espoir ! Merci chéri, je t’adore !

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