Le Cri de la Virgule

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Gabrielle Wittkop : celle qui sentait le souffre

paquita | 1 février 2010

L’art a le droit de s’engager dans le royaume de nos pensées les plus secrètes… C’est son privilège. Walerian Borowczyk

Née en 1920, on pourrait dire de Gabrielle Wittkop qu’elle fût un peu le “maillon manquant” au féminin, d’une gabilittérature dite de la transgression. C’est d’ailleurs à ce type de critère (écrivain souterrain, quasi-invisible du grand public) que l’on reconnait la plupart du temps, une œuvre originale et pérenne. Héritière du décadentisme et de la cruauté, solidement plantée entre les piliers de l’histoire littéraire que sont Huysmans et Sade, cette auteure sulfureuse au style classique mais nullement moribond, maniait avec brio une langue précise et brûlante, toujours exigeante. Ces fictions empruntaient souvent la forme du journal, le mode de la confession soudain exhibée. Ainsi c’est à un voyage initiatique que nous vous invitons, sur les terres grisantes de Gabrielle, à la lumière ténébreuse de deux de ces romans : Le nécrophile (1972) premier roman et “coup de maître” paru chez Régine Desforges et La marchande d’enfants (2003) publication posthume.

Comme l’annonce Le Nécrophile, la mort et la sexualité seront omniprésents dans les textes de “La Wittkop”. Essayer necrophiled’imaginer le scandale que cette thématique morbide, pensée et élaborée par une femme a pu provoquer au début des années 70, est une gageure. On tentera simplement d’esquisser un croquis de ce texte somptueux, sans en dévoiler les arcanes majeures : un homme raconte à travers son journal intime sa préférence contre-nature pour la nécrophilie, terme qu’il ne s’attribuera que tardivement dans le récit. Antiquaire de profession, il nous fait pénétrer dans un univers mental ou les codes sociaux et la raison sont continuellement transgressés, où les goûts et les dégoûts s’inversent, où le plaisir se prend sans l’accord de l’autre-muet, dans l’angoisse et dans la honte. Le journal intime lui permet de se livrer “corps et âme” avec une candeur plus monstrueuse que l’acte lui-même, et de projeter à la face du lecteur absent (car le journal ne s’adresse qu’à soi-même) cette passion déliquescente qui le dévore, car les cadavres ne “durent” pas. Et cependant, la répétition de ces pratiques secrètes semble conférer une forme d’immortalité au geste nécrophile, une addiction même.

L’immense foule endeuillée se pressait dans les allées, parmi des gloires de chrysanthèmes et l’air avait la saveur amère, enivrante de l’amour. Eros et Thanatos. Tous ces sexes sous la terre, y pense-t-on jamais ?

Cette attraction malsaine trouvera quelque explication dans la mémoire du narrateur, faisant de la mort sa madeleine, et de son journal, un “pur” fragment de poésie noire.

La marchande d’enfants sent bon le XVIII ème siècle et le roman par lettres. Il semble que Gabrielle Wittkop marchande_enfantsavait décidé d’explorer et de repousser jusqu’au bout, et du genre et de sa vie, les limites de l’indécence. Les limites de ce qu’une femme peut se permettre d’écrire, ce dont il faut lui rendre grâce. Nous sommes à la veille de la révolution française. Une femme raconte et conseille à une amie et “consoeur”, comment elle doit s’y prendre pour faire tourner son “commerce”. On aura compris par le titre, de quel type de commerce il s’agit. Moins angoissé car moins introspectif que Le nécrophile, ce roman historiquement informé, plonge le lecteur dans un voyeurisme délicieusement coupable. Il pose lui aussi la question de la norme sexuelle, de l’hypocrisie généralisée d’un siècle dans lequel le raffinement et la barbarie faisaient “bon ménage”. On peut parler de texte politique, au sens moral de ce que l’on nomme aujourd’hui le “politiquement correct” et au sens idéologique, l’humanisme censé fonder l’esprit de la révolution, révélant paradoxalement son côté obscur.

Je me souviens avoir assisté, il n’y a pas si longtemps, à l’abominable spectacle du char à Pataclin où l’on entassait putes et maquerelles menées à Bicêtre, sous les huées d’une populace qui, n’en doutons pas, se ruait derechef vers ses taudis pour y copuler à la manière des verrats.

Ce qui est frappant et qui relie ces textes, c’est la force avec laquelle la voix des personnages s’incarne, la puissance avec laquelle leurs discours s’animent. Il faut avoir une longue expérience de la vie et une fine connaissance du coeur humain pour parvenir à un tel degré de compréhension interne, doublée d’une remarquable intelligence du texte. Il y a fort à parier qu’à travers ses personnages de paria, G. W. déploya ce que nulle autre femme auparavant n’avait osé : l’envers le plus cruel, le plus odieux, le plus amoral de la figure humaine. Pour les lecteurs assidus de Gabrielle Wittkop, l’écrivaine demeurera l’Erzsébet Bathory de la littérature, un peu vampire et beaucoup écrivain.

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Sagan : un film de Diane Kurys

paquita | 23 juin 2008

De Françoise Sagan j’avais gardé une image confuse mais agréablement singulière. Un visage typé, masculin, dissimulé derrière une toison de paille lisse, au blond artificiel, comme prêt à s’enflammer sous le bouillonnement crânien. Un débit “raide”, alluré, haletant, presque inaudible. Elle était figée dans mon souvenir, un peu comme une image dont le son serait resté définitivement brouillé, par le brouillage même de son propre discours. Bref, un personnage public vaguement scandaleux, ne se séparant jamais de sa clope, accessoire-type de l’intellectuel des années 60. Enfin, une personnalité. Une bonne-femme quoi !

De Sagan, je conservais aussi, je l’avoue, le souvenir bidon de cette absurde interview (pas si bidon) fomentée par un Pierre Desproges délicieusement horripilant. Tous deux formant un duo d’intelligences peu communes, imperturbables, qui dans son rôle de crétin, et qui dans son rôle de femme de lettres qui en a vu d’autres.

Sagan, le film, quand à lui, a su tirer son épingle du jeu sensible de l’adaptation du biographique. Car ici, il s’agit d’adapter à l’écran, l’histoire d’une vie profondément ancrée dans la littérature et dans l’excès. Donc, gare au spectaculaire et au pathos ! On y échappe, avec grâce. Sylvie Testud incarne donc cette femme entière, entièrement elle-même, tellement elle-même qu’elle en est devenue, pour le quidam, un personnage de fiction. On s’interroge alors : Sagan a-t-elle réellement existé ? L’épitaphe ironique qu’elle composa pour elle même, semble confirmer ce doute.

« Françoise Sagan fit son apparition avec un mince roman : Bonjour tristesse, qui fit un scandale mondial. Sa disparition, après une vie et une œuvre également agréables et bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même. »

De toute évidence, son succès foudroyant, sa liberté à l’égard des conventions gênaient. Tout comme ils suscitaient le désir. Si l’appropriation de Sylvie Testud est remarquable, c’est en intercalant les réflexions critiques de Sagan sur la vie qu’elle expérimente à toute allure et sans mesure, que le film acquière une vraie dimension existentielle. Il restitue la pensée en mouvement de l’héroïne, en glissant de manière récurrente, des extraits de ses romans. Ces derniers, sont ainsi posés comme autant de jalons de sa double expérience de femme et d’écrivaine. La narration filmique tourne les pages de la vie de Sagan, sous les yeux du spectateur. Elle croise la narration romanesque, pour tendre à une représentation la plus juste possible du “phénomène”, mêlant points de vues internes et externes.

Nous ne sommes donc pas dans un cinéma-spectacle, qui règlerait son pas sur le reflet médiatique de cette étrange exubérance contenue de La Sagan. Si elle en jouait ? Probablement un peu, mais qu’importe à présent. Sagan n’a pas été statufiée par le film, il lui a au contraire restitué un souffle. Cette existence tapageuse ayant plus que nourri son œuvre et orienté ses choix de vie, le film les relate chronologiquement et par nécessité, afin d’en reconstituer les étapes et surtout ce glissement inéluctable, redouté, pressenti par elle comme par tout un chacun, vers la solitude et puis la mort. Ecrivaine, cocaïnomane, bisexuelle, pratiquant l’amitié comme l’amour à des doses souvent toxiques, l’argent lui brûle les doigts comme elle brûle sa vie, sa santé, l’amour de son fils unique, sans autre limite que sa propre fin, ultime point final de son oeuvre. Sagan étaient de ceux qui ne n’économisent pas.

Le film ne vise donc pas seulement à émouvoir, mais également à rendre compte, sans fards ni outrance, de la complexité d’une identité qui fut viscéralement attachée à la vie et à l’amour.

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